Gatsby le Magnifique

Gatsby la machine à fric ?

 Véritable buzz planétaire, Gatsby le Magnifique ne se serait-il pas pris à son propre jeu ? Quatre ans après l’échec d’Australia, Baz Luhrmann revient sur le devant de la scène avec l’adaptation du célèbre roman de Francis Scott Fitzgerald. Le cinéaste australien prend le risque de la surmédiatisation, faisant de son dernier long-métrage un évènement culturel international. Le problème posé par une telle campagne promotionnelle est que les spectateurs s’attendent au film de l’année et que les critiques sont donc beaucoup plus exigeants que d’ordinaire, s’attaquant au moindre petit défaut. Alors ce Gatsby, chef d’œuvre cinématographique ou simple machine à fric ? Verdict.

THE GREAT GATSBY

 Avant de passer à l’adaptation de Baz Luhrmann, un petit rappel sur l’œuvre originale, le roman de Fitzgerald, s’impose. Publié en 1925, ce livre, d’abord raillé par les critiques et détesté par le public, est aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature américaine. Reflet de l’époque des Roaring Twenties (équivalent des années folles au pays de l’Oncle Sam), l’histoire tourne autour de la bourgeoisie new-yorkaise des années 20’s.

 Fitzgerald s’attarde sur la personne de Jay Gatsby, jeune millionnaire à la fortune douteuse, au passé troublant et au charme irrésistible. Sorte de mythe, le richissime Gatsby, inconnu de tous, possède un palais immense où il réunit régulièrement le tout New-York lors de fêtes opulentes et débauchées à souhait. Le narrateur n’est autre que le voisin de Gatsby, Nick, un nouveau riche en quête de reconnaissance, et d’argent, à Wall Street. Nick et Gatsby, en plus d’être voisins, ont pour point commun de connaître tous deux la belle Daisy, cousine du premier et fantasme, romantique, du second.

 L’histoire ne parait pas inadaptable – bien au contraire même, l’aspect spectaculaire, les fêtes, la richesse et la démesure de Gatsby, semblent parfaitement en phase avec les moyens techniques qu’offre le septième art. Baz Luhrmann l’a d’ailleurs très bien compris, transformant les trente premières minutes de son long-métrage en véritable show audio-visuel à l’américaine. Le cinéaste nous propose ainsi une visite du New-York des 20’s au son de… Watch The Throne (2011), la mixtape de Kanye West et Jay-Z, deux références du rap US. Entre deux ou trois courses de bolides d’époques, Luhrmann filme une soirée libertine rythmée par un jazzman noir ou bien une party organisée par Mr. Gatsby, sorte de fête chic et débauchée où tout le monde danse le be-bop. Hyper-stylisé, le début de Gatsby le Magnifique instaure un décor rétro qui séduit et fascine le spectateur. Baz Luhrmann trouve le compromis parfait entre l’ambiance des 20’s et notre époque, alternant jazz et hip-hop – ne tombant jamais dans le too-much, le kitsch.

 Malheureusement, l’univers new-yorkais des années folles perd vite de son charme, par manque d’audace et d’originalité. En effet, l’atmosphère Roaring Twenties boosté par une audio-visuelle impressionnante, ça va au début mais ça lasse vite. On a la désagréable impression que Baz Luhrmann filme toujours les mêmes scènes, de la même façon, et ce pendant près de deux heures et demie. Les effets spéciaux, assez impressionnants dans un premier temps, s’essoufflent vite et peuvent finalement être considérés comme obsolètes. La 3D est tout simplement inutile, n’apportant rien de plus à l’action ou au spectacle, davantage audio que visuel. Le cadre du roman de Fitzgerald aurait du être mieux développé par Baz Luhrmann, qui ne se contente ici que d’une demi-heure de spectacle. Trop prévisible, le reste du film ne surprend plus le spectateur, qui devine, à chaque fois, comment la scène suivante se déroulera.

 Ce manque d’audace se ressent aussi à travers le jeu des acteurs, décevant lui aussi. Tobey Maguire, qui incarne Nick, interprète son personnage de la même façon qu’il jouait celui de Spiderman – il y a pourtant une différence assez nette entre un personnage de Fitzgerald et un super-héros de comics… De même pour Carey Mulligan, décevante-elle aussi dans le rôle de Daisy. Sa prestation est d’autant plus frustrante car, contrairement à Tobey Maguire, le talent de Carey Mulligan est déjà reconnu internationalement depuis son rôle dans Drive, aux côtés de Ryan Gosling. Enfin, le grand Leonardo DiCaprio n’est pas à la hauteur, quand on connait son génie et le potentiel créatif qu’offrait le personnage de Gatsby. Exhibant davantage sa classe que son talent, la performance de l’acteur nous laisse un gout amer, car il affiche dans quelques scènes, par exemple celle des retrouvailles avec Daisy, toute l’étendue de son talent.

 Cette déception est surtout du au tapage médiatique, créé par la promotion de Gatsby le Magnifique. On s’attendait à une magnifique adaptation du légendaire roman de Fitzgerald, on s’attendait à voir le film d’ouverture du festival de Cannes, on s’attendait au retour du duo Luhrmann/DiCaprio, on s’attendait à un show hollywoodien rythmé par Jay-Z et Beyonce… Mais, finalement, Gatsby le Magnifique n’est qu’une énième adaptation ratée d’un classique de la littérature. Beaucoup trop sage, le long-métrage de Baz Luhrmann ne fait aucune référence au sexe ou aux drogues (le roman de Fitzgerald était pourtant décrit comme une orgie littéraire), de manière à ne pas froisser une certaine part du public américain – et ainsi gagner toujours un peu plus de dollars. Gatsby le Magnifique a nettement privilégié la forme au fond, oubliant à quel point l’œuvre originale recèle de réflexions sur l’homme ou notre société, et se concentrant uniquement sur tout ce qui entourait la sortie du film : DiCaprio en ambassadeur, promotion à Cannes, teasers extraits des trente premières minutes du long-métrage, surmédiatisation de la BO…

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 Finalement, beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Hollywood a réussi son coup, attirant les projecteurs sur son Gatsby plutôt que sur le festival de Cannes, pourtant d’une qualité exceptionnelle cette année. A coup de stars, plus ou moins populaires (Tobey Maguire de Spiderman/Carey Mulligan de Drive… Beyonce l’idole pop/les Xx, chouchou des élites culturelles…) et de références reconnues par tous (DiCaprio, Jay-Z…), le film parviendra à devenir un succès commercial, cartonnant à coup sur dans le monde entier. Mais malheureusement, d’un point de vue artistique, la beauté et l’originalité, brièvement aperçue au début du film, perd vite de son charme. L’adaptation de Gatsby le Magnifique par Baz Luhrmann, ou comment le commercial triompha sur l’art.

PS : quelques informations pour se rendre aux fêtes de Mr. Gatsby aux liens suivants…
https://twitter.com/pressCritik

Gatsby le Magnifique (The Great Gatsby)
de Baz Luhrmann
2013
avec Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire, Carey Mulligan…

Cannes #2013

 Quarante-huit heures. Cela fait désormais deux jours que Leonardo DiCaprio et Audrey Tautou, maîtresse de cérémonie, ont officiellement baptisés l’édition 2013 du plus beau festival cinématographique au monde – je parle, assurément, du Festival de Cannes. Bavant depuis plusieurs semaines devant la sélection officielle, les cinéphiles s’impatientaient en face de ce cru 2013, qui promettait, entre autre, le dernier film des frères Coen ou le retour du duo Refn/Gosling. Largement franco-américaine, la programmation a néanmoins placé quelques œuvres exotiques, on pense par exemple à Le Passé, de l’iranien Asghar Farhadi (réalisateur d’Une séparation) ou Heli d’Amat Escalante, le cinéaste mexicain. Deux-cent-seize heures. Il ne nous reste désormais plus que neuf jours pour s’émerveiller de la Croisette, de ses stars et de son glamour, des interviews du Grand Journal spécial Cannes, des spéculations sur les différentes palmes etc… Bref, notre temps est compté : cessons de déblatérer et mettons-nous à parler, à parler cinéma.

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 Commençons par le commencement, c’est-à-dire par le film d’ouverture, The Great Gatsby, nommé hors-compétition. Baz Luhrmann (Roméo+Juliette et Moulin Rouge) réunit Tobey Maguire (Las Vegas Parano mais surtout la trilogie Spiderman) et Carey Mulligan (Drive ou bien Public Ennemie) autour du grand, du génial, du magnifique désormais, Leonardo DiCaprio (je vous fais sa filmographie ?). Le tout réalisé dans une 3D d’une rare qualité, et sonorisé par Jay-Z… La bande-originale fera frémir mélomanes et cinéphiles, Gatsby rassemblant Beyonce, les Xx, Kanye West et la divine Lana Del Rey. Egalement hors-compétition, on retrouve le plus américain des frenchies, Guillaume Canet, nommé pour la première fois sur la Croisette en tant que cinéaste. Le créateur des Petits Mouchoirs, film plébiscité par le public français et boudé par les Césars, se rend à Cannes avec un thriller à l’américaine, Blood Ties. Guillaume a pris soin d’emmener avec lui d’immenses comédiens, Matias Schoenaerts (De Rouille et d’os), le grand, par la taille et le talent, acteur belge, Mila Kunis (Black Swan) et bien sur sa chérie, Marion Cotillard. Dans la catégorie Un certain regard, deux films ont retenus mon attention : As I Lay Dying et The Bling Ring. Le premier cité est signé James Franco, qui annonce ainsi au monde du cinéma qu’il se consacrera davantage à la réalisation qu’à l’interprétation dans les prochaines années. As I Lay Dying est l’adaptation du roman de William Faulkner ; l’histoire parle de la mort d’Addie Bundern, et surtout du transport de son corps, qui se transforme en véritable épopée. Le second film nous est livré par Sofia Coppola, qui n’est autre que la fille de Francis Ford. La réalisatrice de Somewhere raconte l’histoire d’un gang, le Bling Ring, de Los Angeles, qui avait défrayé la chronique il y a quelques années en cambriolant les maisons de stars hollywoodiennes. Ajoutez à cela Hermione Granger, je veux dire Emma Watson, et vous serez forcément tenté par The Bling Ring.

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 Mais ne nous éternisons pas sur cet (agréable) arrière plan et passons à la véritable compétition : la course à la Palme d’or. Vingt films, un seul gagnant. Sauf que, contrairement à The Voice, c’est le jury qui décide de ce dernier. Pour faire court, pressCritik n’en a retenu que le quart, cinq long-métrages qui semblent représentatifs de ce festival de Cannes, édition 2013. Le premier retenu n’est autre que la dernière réalisation des frères Coen, les deux génies du cinéma américain. True Grit en 2010, A Serious Man en 2009, No country for old men en 2007, The Big Lebowski en 1998 et Fargo en 1996. Cinq films, cinq chefs d’œuvres. Chaque réalisation que le duo Coen marque de son nom est un évènement. La dernière pépite signée des deux frères, Inside Llewyn Davis, traverse le New York des 60’s. Cannes, et son jury, adorera, c’est certain. Deuxième film, on quitte l’Oncle Sam, direction le Danemark… et on quitte New York pour Bangkok. Notre chauffeur, pour ce voyage exotique, sera Nicolas Winding Refn, le réalisateur de Drive, qui avait fait sensation il y a deux ans sur la Croisette. Le cinéaste danois s’est remis de l’effervescence causée par son œuvre, aujourd’hui culte, et remet ça, reformant son duo avec Ryan Gosling, probablement l’un des meilleurs acteurs du cinéma américain actuel. Refn revient donc avec Only God Forgives, un conte mélangeant boxe, drogue et prostitution… (Attention rupture syntaxique surprenante) Cocorico ! Pour nos troisièmes et quatrièmes choix, nous avons retenus deux longs-métrages made in France : Jeune et Jolie, de François Ozon, et La vie d’Adèle – Chapitre 1 & 2, d’Abdellatif Kechiche. Ce dernier, réalisé par un cinéaste méconnu du grand public, risque bien de faire sensation au pays des cinéphiles. La vie d’Adèle raconte une histoire d’amour singulière, entre Adèle, une jeune fille âgée de quinze ans, et Emma, soi-disant magnifiquement interprétée par Léa Seydoux. Le nom de François Ozon, métronome (parmi d’autres) du cinéma français, devrait suffire à expliquer la présence de Jeune et Jolie à Cannes. Récemment distingué par Dans la maison et Potiche, le cinéaste devrait continuer ainsi et confirmer un talent déjà salué par les critiques nationales. Néanmoins, la poésie de François Ozon, joliment exprimée dans le résumé de Jeune et Jolie (« Le portrait d’une jeune fille de 17 ans en 4 saisons et 4 chansons. »), saura-t-elle séduire le jury de Steven Spielberg ? Enfin, le dernier long-métrage retenu par pressCritik est celui que tout le monde présente comme LE favori du festival ; je veux évidemment parler de Le Passé, le film événement réalisé par l’iranien Asghar Farhadi. Le cinéaste a connu la consécration avec son long-métrage précédent, Une séparation, multi-récompensé à travers le monde entier (Berlinale, César, Oscar…). Asghar Farhadi, déjà respecté depuis des années grâce à des films comme Les enfants de Belle Ville ou A propos d’Elly, pourrait définitivement entrer dans l’Histoire du cinéma s’il remportait la Palme d’or 2013. Le Passé, œuvre qui n’a d’iranien plus que son réalisateur, associe deux des comédiens français les plus en vogue ces derniers temps, Bérénice Béjo (The Artist) et Tahar Rahim (Un prophète), autour d’un nouveau drame romantique, continuant ainsi dans la lignée d’Une séparation.

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 On aurait pu aussi citer The Immigrant de l’américain James Gray (Two Lovers), où l’on retrouvait Marion Cotillard et Joaquin Phoenix, ou encore La Vénus à la fourrure de Roman Polanski. Il ne faut pas croire que ce Festival de Cannes 2013, d’une qualité cinématographique exceptionnelle, se résume à ces quelques films, loin de là. De nombreux autres longs-métrages, moins « tape-à-l’œil » méritent une certaine attention, je pense par exemple à Zulu, le film de clôture, à Heli ou bien aux productions asiatiques (principalement nippones) comme Tel père, tel fils et Wara no tate, qui prennent, chaque année, de plus en plus d’importance. Sur-ce, il ne nous reste plus qu’à patienter gentiment dans notre canapé jusqu’au 26 mai. Nous saurons alors quels films auront le plus convaincu le jury de Steven Spielberg…

PS : si, pour vous aussi, neuf jours c’est trop long, soulagez votre impatience en traînant sur ces quelques sites…

http://www.festival-cannes.com/fr.html
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playlist #Kubrick

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Also Sprach Zarathustra – Richard Strauss (2001 : A Space Odyssey)
Trio Opus 100 – Franz Schubert (Barry Lyndon)
Love Theme – Alex North (Spartacus)
Requiem – Gi Ligeti (2001 : A Space Odyssey)
Sarabande – Georg Haendel (Barry Lyndon)
Ninth Symphony – Ludwig Van Beethoven (A Clockwork Orange)
Dies Irae – Wendy Carlos (Shining)
Ouverture – Alex North (Spartacus)
Space Odyssey – Pink Floyd (2001 : A Space Odyssey)
These Boots are made for Walking – Nancy Sinatra (Full Metal Jacket)
Bomb Run – Paul Bateman (Dr Strangelove)
Funeral Of Queen Mary – Wendy Carlos (A Clockwork Orange)
Masked Ball – Jocelyn Pook (Eyes Wide Shut)
Singing in the Rain – Gene Kelly (A Clockwork Orange)
Paint It Black – Rolling Stones (Full Metal Jacket)

PS :  Une valse spatiale sur du Richard Strauss ? Ou un trip vietnamien avec Mike Jagger ? billets et réservations sur…
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Interview de Bénédicte Pagnot

 J’ai pu rencontrer Bénédicte Pagnot, qui assistait hier soir, au cinéma L’Image (Plougastel-Daoulas), à la projection de son long-métrage, Les Lendemains. Ce film, un drame poignant et captivant, décrit le parcours, chaotique, d’Audrey, une adolescente qui voit sa vie bouleversée lorsqu’elle déménage, seule, à Rennes pour poursuivre ses études. Brillamment interprétée par Pauline Parigot, le personnage d’Audrey marque le spectateur, par sa simplicité, la tendresse qu’elle inspire, malgré le désespoir et la solitude qu’elle traverse tout au long du film.

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 Cette histoire, Bénédicte Pagnot dit l’avoir en tête depuis une dizaine d’années. A l’origine, la cinéaste voulait en faire un documentaire, son genre de prédilection. En effet, Bénédicte Pagnot a déja réalisé trois documentaires (Derrière les arbresAvril 50 et Mathilde ou ce qui nous lie, sortis respectivement en 2004, 2006 et 2010), mais également trois courts-métrages (La pluie et le beau temps et Mauvaise graine, respectivement réalisés en 2008 et 2010), notamment La petite cérémonie, une oeuvre datant de 2001, primée lors de nombreux festivals.

 Pourquoi a-t-elle attendu aussi longtemps ? Plusieurs raisons peuvent expliquer ce délai. Premièrement, comme expliqué un peu plus haut, Bénédicte Pagnot a longtemps hésité sur la forme de son projet, documentaire ? fiction ? Elle a finalement opté pour la deuxième solution. Mais ce choix impliquait quelques sacrifices. La réalisatrice ne souhaitait pas se lancer sur un long-métrage de fiction, « sans expérience », sortant à peine de son école (ESAV, Toulouse), où elle avait simplement apprit les bases du métier (assistance à la réalisation, casting…). Le projet de Les Lendemains patienta donc, et Bénédicte Pagnot réalisa, pendant cette dizaine d’années, six oeuvres cinématographiques. Pendant ce temps, la cinéaste réécrivait, réajustait son récit, essayant toujours de le rapprocher au plus près de la réalité – une manie surement empruntée au genre du documentaire… Il fallut ensuite faire adopter, valider son film, par le CNC, ce qui fut, à sa grande surprise dit-t-elle, d’une facilité déconcertante. Après cette étape, il restait à dénicher des financements, le CNC ne pouvant tout fournir, elle s’arrangea avec des acteurs de la vie culturelle bretonne, comme la Région Bretagne, Tébéo ou TV Rennes (une première en France, jamais le local n’avait autant participé à la création d’un film), qui soutenèrent et aidèrent le film à voir le jour.

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 Ayant douté pendant longtemps sur la forme (documentaire ou fiction) de Les Lendemains et connaissant le goût de la réalisatrice pour le genre du documentaire, ma première question apparut comme évidente : « Est-ce que, après avoir passé tant de temps dans le monde du documentaire, vous pouvez réellement affirmer que votre film est une fiction ? »

 « Un documentaire n’est jamais qu’un simple documentaire et une fiction n’est jamais qu’une simple fiction. Il y a toujours un peu de fiction dans le documentaire et vice-versa. Le cinéma que je préfère est d’ailleurs celui alliant documentaire et fiction. Néanmoins, Les Lendemains restent avant tout une fiction, avec des personnages inventés, un scénario rédigé et des dialogues écris. Mais il est vrai que j’ai adopté une démarche de documentaire quant à la réalisation, mais aucunement dans l’intérêt du film ! C’est juste que je me sens plus à l’aise dans cette démarche, car on est plus proche des gens, en l’occurrence des comédiens. Cette proximité se ressentait, par exemple, quand on voyait la taille de mon équipe, toute petite quand on compare à un long-métrage traditionnel. En plus, ça me permettait de faire des économies (rire), non sérieusement, j’aime cette proximité. La lumière également me rapproche du genre du documentaire, nous n’avons utilisé quasiment que la lumière naturelle, alors que le long-métrage amplifie souvent cette question de la luminosité, rajoutant de nombreux accessoires etc… Il n’y a avait pas non plus d’HMC (habillage, maquillage, coiffure) et pas de loges, cela évite de couper les comédiens du monde et ainsi ils sont plus vrais derrière la caméra. On peut aussi considérer que les nombreuses scènes d’improvisation (elle cite la scène du repas de Noël) rapproche Les Lendemains du documentaire. L’impro entraîne l’imprévu, la caractéristique majeure du documentaire, et l’imprévu est toujours plus beau que ce qu’on cherchait à l’origine. La fiction « pure » est quant à elle orchestrée et laisse peu de place à la surprise. »

 Je reviens ensuite au film et l’histoire, que Bénédicte Pagnot nous raconte. Une autre question assez simple donc, portant cette fois sur l’inspiration par rapport au personnage d’Audrey, l’héroïne de Les Lendemains. « Vous-êtes-vous inspiré de votre vie, de votre parcours, pour raconter la jeunesse d’Audrey ? »

 « Non, le personnage d’Audrey n’est pas purement autobiographique, je ne suis pas Audrey. Même si il y a des similitudes dans nos parcours : je viens, comme mon personnage, d’un petit village et j’ai dû, pour mes études, passer de l’établissement de campagne à la grande ville, seule ! Le fait de changer d’univers, de se retrouver seul, de dormir loin de ma famille, m’a profondément marqué, certes pas au point où en est arrivé Audrey mais tout de même. Tout cela ajouté à l’adolescence, une période de trouble, où l’on se cherche et ou on peut facilement se perdre… J’avais besoin de revenir là-dessus et c’est ce que j’ai fait avec Les Lendemains. Par contre, j’ai connu et fréquenté un mouvement marquant, un mouvement de chômeurs. Certes le groupe était loin d’être aussi radical que les squatteurs du film mais je décris la même ambiance : un tout petit groupe, où l’on réfléchissait sur tout et sur rien, avec beaucoup de gens différents, allant du syndicaliste à l’anarchiste, sans oublier les « simples chômeurs » sans aspiration politique particulière – catégorie dont je faisais partie… »

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Enfin, j’aborde un thème important du film, la politique. « Partagez-vous, ou partagiez-vous par le passé, les mêmes idées politiques que vos personnages (anti-capitalisme, anarchie, écologisme, alter-mondialisme…) ? »

« Il n’y a pas vraiment d’idées politiques exprimées à travers Les Lendemains, c’est plutôt un amas de contre-courants, de gens qui refusent ce, notre système même sans rien proposer derrière. Je comprends qu’on essaie, qu’on veuille essayez autre chose quand on ne se sent pas à sa place, quand on ne se sent pas reconnu, qu’on ne se retrouve pas dans la politique classique ou même dans les syndicats. Je comprends ce ras-le-bol, des fois exprimé avec violence, une violence que je trouve parfois justifiée. Mon projet dans Les Lendemains était de faire un état des lieux de tout les disfonctionnements de la société. Je suis loin de faire l’apologie du Gral, je sais que leurs idées, souvent contradictoires, ne sauveront pas le monde. »

Je tenais vraiment à remercier Bénédicte Pagnot, pour sa visite au cinéma L’Image et l’attention qu’elle a porté aux spectateurs.
Lien vers le blog de Bénédicte Pagnot : http://benedictepagnot.wordpress.com/

Oblivion

2013 : l’odyssée d’Hollywood

 Joseph Kosinski is back ! Le réalisateur de Tron, le Disney remixé par Daft Punk, revient en 2013, après trois années d’absence, finalement assez peu commentées. Il faut dire que Tron a divisé le public, entre les cinéphiles déçus par une modernisation prétendue ratée (rappelons que Tron, l’original, date de 1982), les groupies de Daft Punk qui idolâtraient le film (ou plutôt la BO), les gosses disneyphiles apeurés par trop de science-fiction et les préados extasiés par un film animé et robotisé… en bref, les avis sur Tron, et son réalisateur, différaient énormément. Cette fois, Joseph Kosinski réapparaît sur le devant de la scène, avec la sortie d’Oblivion, un bon vieux blockbuster hollywoodien – histoire de rassembler un public divisé depuis trois longues ou courtes années, c’est selon.

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 Oblivion peut se résumer en quelques mots : Tom Cruise, science-fiction, Hollywood, par exemple. A la lecture de cette analyse, un peu minimaliste il est vrai, certains s’émerveilleront, repensant à la mythique Guerre des mondes de Spielberg, tandis que d’autres blâmeront une énième superproduction, interprétée qui puisait par un acteur sectaire. Mince alors, Kosinski diviserait encore les spectateurs du monde entier ?! Non qu’il reste calme, ceci n’est que l’habituel débat suivant les sorties de n’importe quel blockbuster hollywoodien. Mais revenons à Oblivion, plus précisément, attardons-nous sur la trame de ce film.

 Nous sommes en 2077, soixante ans après une guerre extraterrestre ayant dévasté notre planète, forçant ainsi l’espèce humaine à quitter la Terre. Jack Harper (Tom Cruise), est en mission sur Terre, dans le but de récupérer des ressources essentielles à la vie spatiale. Son boulot consiste à réparer des drones, assurant eux-mêmes la sécurité des extracteurs de ressource face aux méchants aliens. Alors qu’il ne lui reste plus que deux semaines de service avant de rejoindre la station spatiale, il assiste, en plein jour au crash d’un OVNI et décide, malgré les consignes de ses supérieurs, d’aller regarder ça de plus près. Jack s’attend à voir un vaisseau infesté d’aliens, et donc potentiellement dangereux pour les drones, mais, à sa grande surprise, la navette transporte des êtres humains. Il parvient à sauver l’un d’entre eux, loin d’imaginer les conséquences que son acte va engendrer…

 Le scénario est clairement l’un des points forts d’Oblivion. Recherchée, voir farfelue par moments, l’intrigue réunit tout les composants d’un grand film de science-fiction : pessimisme, recherche de la vérité, foi en l’homme malgré sa bêtise, déification de la technologie… Kosinski rassemble, au bonheur des fans de SF, tous les éléments fondateurs de ce genre – une liste établie par Stanley Kubrick en 1968, année de la sortie de 2001 : L’odysée de l’espace. Malheureusement, notre jeune cinéaste néglige le « vilain », le méchant de l’histoire, se référant justement un peu trop à Stanley Kubrick… L’autre réussite d’Oblivion, ce sont les décors, tout simplement à couper le souffle. Le film de Kosinski, un peu comme Tron en 2010, est une véritable claque visuelle. Oblivion reprend à la fois l’univers du Jour d’après de Rolland Emmerich et du Mad Max de Georges Miller – le tout customisé par le Hollywood des années 2010’s (la référence ultime, au niveau des effets spéciaux, étant le Avatar de James Cameron). Kosinski se contente ensuite, simplement, de filmer ces grattes ciels abandonnés au milieu de nul-part, cette urbanisation délaissée par l’homme et dévastée par la nature. Malheureusement (si l’on excepte donc ces deux points forts que sont le scénario et les décors), à part quelques réflexions sur les relations hommes-femmes ou sur la question de l’identité, Kosinski ne se foule pas beaucoup, nous gâchant ainsi notre plaisir.

 En effet, car pour ce qui est des dialogues, de la profondeur des rôles, ou encore de la fin, ce n’est plus Kosinski qui dirige mais bel et bien les dollars hollywoodiens. Les obligations, imposées par le budget d’une si grosse production, réduisent le champ d’action du réalisateur, remplaçant l’audace, qu’aurait pu avoir un cinéaste indépendant, par la rentabilité, le profit. Les dialogues semblent avoir été rédigés par des ados surexcités, insultant pour un rien et contre tout : en effet, même le grand Morgan Freeman se lance dans ce grotesque et pitoyable jeu de l’injure, osant même crier un « fils de p. » lors d’une gunfigth. Les répliques ne varient pas, se répètent même, en boucle – petit florilège de ces alexandrins digne d’un immigré extraterrestre apprenant mécaniquement le français : « Faisons-nous une bonne équipe ? Oui, nous faisons une bonne équipe/Non, ne faisons plus une bonne équipe » « Tu n’es pas forcé de mourir Jack. Elle n’est pas forcée de mourir, Jack. »… Cette pauvreté lexicale est aberrante et atteste du manque de créativité du Hollywood (ou des traducteurs, peut être la VO est-elle écrite dans une prose correcte ?) depuis les années 2000’s… Ajoutez à cela, une fin américaine, où tout le monde connaît un bonheur parfait et juste, même si l’apocalypse martienne a décimé les trois-quarts de l’espèce humaine… Enfin réduisez tout les rôles, autres que celui du héros, à de bon vieux clichés cinématographiques : le gentil rebelle, incarné par Morgan Freeman, la femme qui sert juste à baiser et se faire tuer, interprétée par Andrea Riseborough, le gentil qui-sert-à-rien mais qu’on-sait-pas-trop-si-il-est-gentil-ou-méchant, joué par Nikolaj Coster-Waldau… enfin vous voyez le tableau.

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 Finalement, le résumé minimaliste d’Oblivion ne sonnait pas si faux. « Tom Cruise, science-fiction, Hollywood » semble avoir été le dicton de Joseph Kosinski. Le cinéaste se contente de peu et bâcle un film qui aurait pu, vu la qualité du scénario et la beauté des effets spéciaux, marquer 2013 et s’imposer comme le film de science-fiction de l’année. Un gâchis pur et dur, made in Hollywood.

PS : si vous aussi vous voulez porter la tenue de Morgan Freeman dans Oblivion, rendez-vous sur…
http://www.oblivionmovie.com/splashpage/index.php
https://twitter.com/pressCritik …

Oblivion
de Joseph Kosinski

2013
avec Tom Cruise, Olga Kurylenko, Morgan Freeman…

playlist #Tarantino

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You Never Can Tell – Chuck Berry (Pulp Fiction)
Bang Bang – Nancy Sinatra (Kill Bill)
Stuck in the Middle with you – Stealers Wheel (Reservoir Dogs)
100 Black Coffins – Rick Ross (Django Unchained)
Coconut – Harry Nilsson (Reservoir Dogs)
Cat People – David Bowie (Inglorious Basterds)
Across 110th Street – Bobby Womack (Jackie Brown)
Laisse tomber les filles – France Gall (Death Proof)
Chick Habit – April March (Death Proof)
Who did that to you ? – Jonh Legend (Django Unchained)
Girl You’ll be a Woman Soon – Urge Overkill (Pulp Fiction)
Little Green Bag – George Baker (Reservoir Dogs)
Tenessee Stud – Johnny Cash (Jackie Brown)
Green Hornet – Al Hirt (Kill Bill)
Unchained – James Brown, Tupac (Django Unchained)

PS  :  une petite danse avec Uma Thurman et/ou John Travolta ?
http://www.youtube.com/watch?v=Ik-RsDGPI5Y
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Edmond était un âne

 Peau d’âne, un conte de  Frank Dion

 Non, Edmond était un âne n’est pas un film, mais un court-métrage. Un véritable coup de cœur, m’ayant donné envie d’aborder ce genre cinématographique, souvent sous-estimé. Edmond était un âne a été réalisé par Frank Dion, un artiste accompli, comme on dit. D’abord comédien, puis sculpteur et enfin dessinateur, voir peintre – sans oublier, bien évidemment, cinéaste. Edmond était un âne n’est pas son premier court-métrage, il fut précédé par L’inventaire fantôme, en 2003, et Monsieur COK, réalisé il y a quatre ans. Ces deux œuvres révélaient déjà le talent de Frank Dion, toutes deux ayant été sélectionnées dans de nombreux festivals (Annecy et Sundance notamment). Edmond était un âne semble être l’aboutissement de ce travail cinématographique : réunissant les qualités des courts-métrage précédents mais corrigeant également leur défauts, Edmond était un âne impose un nouveau style, tout en restant dans la continuité de L’inventaire fantôme et de COK.

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 Edmond était un âne se déroule dans une société proche de la notre, un monde où le quotidien se résume au métro-boulot-dodo. Edmond se lève le matin dans son petit immeuble du centre ville, puis prend le métro, pour se rendre à son travail, une sorte d’agence de comptabilité, où il range des dossiers toute la journée. L’univers qui entoure Edmond est sombre : les couleurs se réduisent au noir et au gris, le ciel s’assombrit au fil des minutes, passant du ciel nuageux à la pluie puis par la tombée de la nuit. Edmond a donc une vie ennuyeuse (ou banale, appelez-ça comme vous voulez), sans relation, mis à part sa femme et son directeur d’agence. Cette insociabilité (ou cette tranquillité, je voulais laisse une nouvelle fois choisir le qualificatif que vous préférez) lui vaut les moqueries de ses collègues, qui s’amusent souvent à le chahuter. Un matin, ces mêmes collègues décident, pour rire, de poser discrètement un bonnet d’âne en papier, sur la tête d’Edmond. Suite à ce jour, la vie d’Edmond va radicalement changer…

  Frank Dion n’en est pas à sa première critique de notre société. Monsieur COK traitait déjà de l’exploitation ouvrière, de la désindustrialisation, des monstrueux hommes d’affaires… Edmond était un âne expose lui l’ennui, la monotonie de nos vies. Après tout, la vie d’Edmond ressemble à la notre : nous nous levons, nous nous rendons au travail, nous exécutons ce que nous avons à faire, puis nous rentrons, et enfin nous dormons. Tout ça sans la moindre raison. Edmond accepte cette vie, ne la remet pas en question, jusque sa révélation. Cette vérité, qui va finalement le mener à la mort, lui procure une joie, passagère, puisque vite réprimée et non-tolérée. Edmond semble parfaitement normal, jusqu’à ce qu’il découvre cette vérité, car il est dès lors considéré comme différent, marginal, à partir du moment où il commence à trouver le véritable sens de sa vie. Les autres ne l’acceptent plus, qu’il s’agisse de ses collègues qui le charrient toute la journée, de l’Etat, qui l’enferme, le catégorisant comme fou, ou encore du monde, de la nature, qui, par l’intermédiaire de la pluie, lui tombe sur la tête.

 Edmond était un âne traite avant tout d’un trouble de l’identité. Notre héros ne se fait remarquer par personne, y-compris lui-même, qui n’arrive pas à se voir dans son propre reflet. Il est pourtant, comme dit sa femme, un « être différent », par sa taille notamment. Edmond est petit, ce qui prouve sa faiblesse, vis-à-vis des autres, du monde et de lui-même. L’animal, dans lequel il se « réincarne » est d’ailleurs l’âne, le symbole de la moquerie – le bonnet d’âne se référant quant à lui à l’humiliation, la honte. Suite à sa révélation, il va pourtant tenter de s’affirmer, d’imposer sa véritable identité. A la manière de Martin Luther King, dont le portrait est accroché au mur de son appartement, il va essayer de rentrer dans le rang, malgré sa différence, que personne ne tolère. Il use de tous les moyens légaux, comme le sit-in (moyen de contestation fréquemment utilisé par les disciples de Luther King), devant le refus de lui accorder une nouvelle carte d’identité qui indiquerait sa différence. Il assume cette nouvelle identité, se rendant au travail comme si de rien n’était, malgré l’intolérance de ses collègues. Finalement, ne trouvant pas sa place dans ce monde, Edmond préfère le quitter par le suicide. La seule chose que le monde retient après sa mort n’est pas sa différence ou sa détresse, mais l’image qu’il laisse à l’agence, dans laquelle il s’est tué un après-midi – Frank Dion livrant ainsi une ultime critique de notre société, ramenant toujours tout à l’intérêt.

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 Edmond était un âne, un des court-métrages de l’année (nommé, entre autres, aux Césars 2013), séduit, par les thèmes qu’il aborde, mais aussi par son style, sombre et poétique. On s’attache, un peu par pitié, au personnage d’Edmond, malgré sa banalité, sa différence et ses faiblesses. Frank Dion, restant dans la lignée de L’inventaire fantôme et de COK, signe une troisième œuvre poétique et critique, maîtrisée et réussie.

PS : Voici quelques liens pour connaître votre véritable identité…
http://www.edmondwasadonkey.com/index.htmlhttp://www.franckdion.net/https://twitter.com/pressCritik

Edmond était un âne
de Franck Dion,
2012