La Grande Bellezza

 Servillo, il magnifico

 Dans la course à la Palme d’or, à côté des Frères Coen, de Roman Polanski ou encore d’Abdelatif Kechiche, on trouvait Paolo Sorrentino, un cinéaste italien, encore méconnu du grand public. Cinq longs-métrages, deux courts et un téléfilm. Tel était le parcours, assez désespérant, de Paolo Sorrentino – avant La Grande Bellezza. Seul son dernier film, This must be the place, un drame avec un Sean Penn néo-gothique, avait accru la renommée du réalisateur italien. Pas très bien accueilli sur la croisette, mais plutôt accepté par les critiques françaises ; j’avouerais volontiers que La Grande Bellezza me rendait perplexe. Cependant, le résumé, bizarrement vague et accrocheur, me convainc finalement.

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 D’ailleurs, comment s’y prendre pour condenser près de deux heures trente de réflexion spirituelle et morale en quelques mots ? Car ce n’est pas le scénario, l’histoire, qui prime dans La Grande Bellezza. Ce qui intéresse Paolo Sorrentino dans ce film, c’est mettre en scène, de manière esthétique et originale, la réflexion exercée par son personnage. La Grande Bellezza raconte une quête : la recherche de la Beauté, d’une certaine raison d’être. Ces questions, ces interrogations sont celles que se posent Jep Gambardella, un bel homme, journaliste renommé, écrivain insatisfait mais tout de même reconnu – en bref, l’archétype de l’élite culturelle. Néanmoins, derrière tout ce paraître et cette reconnaissance sociale, se cache un immense désespoir, ou plutôt une certaine lassitude la vie mondaine. Lui-même reconnait que son monde, sa vie est un « néant absolu ».

 Ce personnage a donc tout pour plaire ! cinématographiquement, bien sur. En effet, c’est typiquement le genre de rôle pouvant révéler, au grand  jour, l’étendue des talents d’un comédiens, aux yeux des spectateurs, mais surtout des grands cinéastes. Ainsi, Jep semble à la fois proche du réel (bourgeoisie, élite culturelle) tout en adoptant quelques traits excentriques. Alors qu’il a tout pour lui ; un charme irrésistible, la richesse, la reconnaissance sociale… Malgré tout ça, Jep paraît désabusé, dépassé par la vie. Désespéré par le néant de sa vie, il « survit » grâce aux potins entre amis, aux femmes et surtout grâce à un cynisme à la fois drôle et déstabilisant. Magnifiquement interprété, sublimé même, par Toni Servillo, le personnage de Jep fascine par son ambivalence – d’un côté, Jep séduit, par un humour amer et une classe indéniable, de l’autre, Jep nous tourmente, par les constats, terriblement vrais, qu’il livre sur la vie, le monde en général.

 Ce malaise, qu’instaurent Paolo Sorrentino et Toni Servillo, n’est pas exclusif au personnage de Jep, il nous touche, nous affecte également. La Grande Bellezza démonte, une à une, les principales raisons d’être chez l’homme : l’amitié, l’amour et Dieu. Jep, passe toutes ses nuits avec ses amis, des amis qui lui ressemblent, avec qui il partage tout depuis des années. Il sait pourtant lui-même que cette « amitié » n’en est pas vraiment une ; ces personnes ne sont là que pour vaincre l’ennui, pour oublier la dureté de la vie et la peur de la mort – une peur qui revient sans cesse au long du film, comme l’illustre la scène d’ouverture. Ce désaveu de l’amitié voit son apogée lorsque Jep, après une altercation avec une de ses amies, liste, tel un monologue, l’inutilité du paraître. Toni Servillo montre alors le néant relationnel dans lequel il vit, dans lequel tout le monde vit. Après l’amitié, Jep s’en prend à l’amour. Ce sentiment, qu’il recherche depuis toujours, personne, selon lui, ne peut en profiter. Pour le personnage de Servillo, l’amour ne serait que sexe, ou souvenir – en gros, il n’est pas. En ne donnant jamais suite à ses relations sexuelles, Jep explique qu’il faut différencier l’acte amoureux de l’amour ; ce sont deux choses différentes, même si étroitement liés. Quant au sentiment amoureux, Jep comprend finalement qu’on ne le ressent jamais sur le moment. Nous n’affirmons être amoureux que quand on se souvient, quand un évènement quelconque (dans le film, la mort) vient nous rappeler qu’un court instant, on fut amoureux. Ainsi, Jep ne réalise qu’à la fin de sa vie que son seul amour fut son amour de jeunesse, sa première expérience romantique – et bien évidemment, sur le moment, il ne le comprit pas, puisque l’amour n’est qu’un souvenir et non un sentiment. Enfin notre héros s’interroge sur Dieu qui, si il existe, devrait pouvoir répondre à nos interrogations, étant-donné sa nature toute puissante. Et bien non. La religion, et ses représentants, ne sont rien. Mélange pathétique de mensonges et d’hypocrisie. La Grande Bellezza détruit même le mythe de la Beauté, qui aurait également pu devenir une raison d’être. Paolo Sorrentino débute son film sur l’idée que nous avons aujourd’hui du beau : le luxe. Et il clôt son œuvre sur le sourire édenté d’une centenaire passant ses journées à lutter contre la pauvreté. Lequel des deux plans illustre le Beau, la véritable Beauté ? Probablement aucun – le Beau, la Bellezza, n’existe pas pour Sorrentino, pas plus que Dieu, l’amour ou l’amitié.

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 Toutes ces réflexions, intéressantes mais pouvant vite lasser le spectateur, sont heureusement accompagnés d’une mise en scène grandiose. Paolo Sorrentino nous plonge dans une traversée étrangement belle ; rêves artistico-architecturaux (Sorrentino joue sans cesse sur les portes, les murs), images de synthèses fantaisistes (la Girafe au cœur de Rome, par exemple) etc… De la même manière, mais dans un tout autre style naturellement, on retrouve la beauté cinématographique d’Only God Forgives, le dernier film de Refn, lui aussi projeté à Cannes. En effet, on est attiré, vite fasciné par la caméra du cinéaste, qui nous emmène dans un monde absurde, à la fois beau et incompréhensible. Magnifiquement porté par la prestation de Toni Servillo, La Grande Bellezza emporte le spectateur dans une Rome (un peu carte postale, il est vrai) cynique et mondaine, ou se mêlent réflexions existentielles et beauté indescriptible.

PS : une visite guidée de Rome par Jep Gambardella ? (sur Google Maps, of course)…

https://maps.google.fr/
http://www.imdb.com/title/tt2358891/
https://twitter.com/pressCritik

La Grande Belezza
de Paolo Sorrentino,
2013,
avec Toni Servillo, Carlo Verdonne…

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