Le Majordome

le majordomeRésumé AlloCiné :

 Le jeune Cecil Gaines, en quête d’un avenir meilleur, fuit, en 1926, le Sud des États-Unis, en proie à la tyrannie ségrégationniste. Tout en devenant un homme, il acquiert les compétences inestimables qui lui permettent d’atteindre une fonction très convoitée : majordome de la Maison-Blanche. C’est là que Cecil devient, durant sept présidences, un témoin privilégié de son temps et des tractations qui ont lieu au sein du Bureau Ovale.

Le Majordome
de Lee Daniels,
2013,
avec Forest Withaker, Oprah Winfrey…

★★★☆☆

White House burning 

  Depuis 2008, et l’élection – souhaitée par le tout-Hollywood – de Barack Obama, le cinéma américain semble vouloir se racheter. Le génocide indien attendra ; le noir étant la mode du moment. En effet, la condition afro-américaine, longtemps ignorée par l’Oncle Sam, semble être tendance depuis qu’un noir trône à Washington. Le septième art, toujours plus ou moins en lien avec l’actualité, l’a bien remarqué. Ainsi, ces dernières années, le cinéma US aura parlé Apartheid (Invictus), ségrégation (La couleur des sentiments) et même esclavage (Django Unchained) ! Que peut-il bien manquer à cette filmographie à thème ? Un film rassembleur, pardi ! Une oeuvre fédératrice, comme seul l’Oncle Sam – ou l’Oncle Tom, étant donné le contexte – sait en faire ! L’oeuvre fédératrice américaine possède plusieurs caractéristiques. Premièrement, elle se doit de lier le héros à la patrie, dans un devoir identitaire. Deuxièmement, elle se doit d’être émouvante, le peuple, uni dans la douleur, se doit de pleurer ensemble. Troisièmement, elle doit être attachante, le héros n’a pas la vie facile, heureusement l’Amérique lui la simplifiera. « A vos ordres, chef ! Et aurons-nous une référence, chef ? Oui soldat Daniels, votre modèle sera Forrest, Forrest Gump ! »

 Car oui, Lee Daniels a tenté de créer un équivalent du chef d’oeuvre de Robert Zemeckis, une variante afro-américaine de Forrest Gump. A la lecture de ces quelques lignes, certains d’entre-vous hurleront à la vulgarisation – néanmoins je n’en démord pas. Forest Withaker rappelle, en de nombreux points, le personnage mythique interprété par Tom Hanks. Le premier point commun concerne le bagage émotionnel dégagé par les deux intéressés. Ainsi, Cecil et Forrest touchent le spectateur d’emblée, et ce de la même façon. Chacun des personnages est d’entée rejeté pour ce qu’il est, l’un pour sa couleur de peau, l’autre pour son handicap. Nos deux héros suivent ensuite un parcours similaire, leurs vies alternant coups durs et joies éphémères. Pour éviter tout spoil, je ne m’attarderais pas davantage sur le chemin initiatique de Cecil Gaines, qui constitue une part importante du scénario. Seconde similarité, ces parcours, mi-chaotiques mi-raisins, ont en commun de lier citoyen, nostalgie et patrie. Cecil et Forrest sont deux personnifications de l’Histoire américaine du XXème siècle ; ils ont tout vu, tout vécu, et transportent ainsi avec eux une certaine nostalgie. Enfin, dernier point, Le Majordome a de fortes chances de connaître le destin de Forrest Gump. Des millions de spectateurs occidentaux, des centaines de millions de dollars europeano-américains et, surtout, des Oscars à la pelle. Le Majordome est en effet ce genre de long-métrage qui rappelle aux américains ce que sont les Etats-Unis. Ce que les américains adorent – et que les européens jalousent. Bref, the american dream. Cependant, comme l’avait fait Zemeckis en 1994, Lee Daniels n’oublie pas que derrière tout rêve se cache un cauchemar.

 La dimension cauchemardesque du Majordome est assumée – voire exagérée ? – par Lee Daniels. A travers son oeuvre, le cinéaste entend critiquer la condition noire aux Etats-Unis, et surtout le refus, sorte de négationnisme populaire, qui régna jusqu’en 2008. Ce n’est pas la première fois que Daniels s’attaque à ce sujet, encore sensible il y a quelques années. Son premier film notable, Precious, retraçait l’adolescence d’une jeune fille noire en complète perdition. Le Majordome est nettement plus « généraliste » que Precious, qui s’attardait sur un cas unique ; il a vocation à parler au nom du peuple afro-américain. Cependant, que ce soit dans Precious ou Le Majordome, Lee Daniels essaie de livrer une violente critique sur le comportement américain vis-à-vis de la race noire. Certains passages du Majordome sont poignants, on y entend clairement la rage, et la honte, de Lee Daniels. Citons, par exemple, la scène où un membre du Ku Klux Clan s’en prend à un bus rempli de freedom riders. Le spectateur attentif remarquera que le cocktail molotov que s’apprête à lancer cet homme est allumé dans une bouteille de Coca Cola ; manière de dire que l’Amérique fut complice de cette barbarie. Lee Daniels n’hésitera d’ailleurs pas à comparer les cabanes des esclaves aux camps de concentrations hitlériens, une réplique forte, que peu de cinéastes oseraient dire devant l’opinion américaine.

 Lee Daniels insère ainsi plusieurs messages politiques dans son oeuvre : il critique ouvertement la guerre du Vietnam, dresse un portait élogieux, quasi-fraternel, du Parti Démocrate, tandis qu’il dessine un Parti Républicain morne, triste et individualiste. Néanmoins, la position de Daniels quant à la condition noire – le véritable sujet politique du film – est plus complexe qu’il n’y paraît. L’homme blanc n’apparaît pas comme un être cruel, toute la vie de Cecil semble n’être que le fruit de la fatalité. De plus, le réalisateur place beaucoup d’espoir en la politique, comme en témoigne les trois citations finales.  Peut-on réellement dire que Le Majordome est un film politique ? Il évoque le monde de la politique, il flirte même avec lui en adoptant une position démocrate, mais, en est-ce assez pour affirmer que Le Majordome vise une quelconque ambition politique ? Je ne crois pas, non. Lee Daniels aborde certes longuement l’horreur vécue par les afro-américains – néo-esclavagisme, ségrégation discriminatoire, Ku Klux Clan… – mais il ne se contente que de « citer ». La critique de Daniels n’est pas si virulente que cela. Est-ce le jeu d’acteur, point faible du film, qui en est la cause ? En effet, un jeu marquant, à la fois poignant et dénonciateur, aurait à coup-sur élevé le film au rang d’oeuvre majeure. Mais le surjeu d’Oprah Winfrey, ou même de Forest Witheaker, décrédibilise Le Majordome.

 Cependant, ce film n’en reste pas moins agréable à regarder, et le peuple afro-américain y verra certainement une nouvelle preuve du changement de la condition noire aux Etats-Unis. Cependant, surtout venant de Lee Daniels, on aurait pu s’attendre à meilleur. Le Majordome demeura dans l’esprit collectif comme une oeuvre sympathique, sans grande ambition critique à l’égard des Etats-Unis. La question est désormais de savoir si ce gentil petit film deviendra, ou non, une machine à Oscar, ce qui, à coup sûr, changerait beaucoup de chose pour Lee Daniels.

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