Inside Llewyn Davis

inside_llewyn_davisUne semaine dans la vie d’un jeune chanteur de folk du Greenwich Village des années 60’s. (IMDb)

Inside Llewyn Davis
de Joël et Ethan Coen,
2013,
avec Oscar Isaac, Justin Timberlake, Carey Mulligan…

 

 

 

★★★★☆

  19 mai 2013 ; se pavanent sur le tapis rouge cannois la pop-star américaine Justin Timberlake, la belle Carey Mulligan, le talentueux John Goodman… que du beau monde en perspective. Mais, soudain, notre œil est attiré par deux étranges personnages, qui se ressemblent de manière troublante et témoignent tous deux d’un même regard perdu – c’est bien eux ! Joel et Ethan, les deux frères Coen, sont de retour sur la croisette ! Trois ans après le succès international de leur western, True Grit, il était grand temps qu’ils reviennent squatter le monde du septième art. Le public ne demandait que ça : les frères Coen nous avaient manqués.

 L’Odyssée des frères Coen

   L’œuvre des frères Coen, si immense et si diverse soit-elle, semble unie par un même concept : la « loose ». Dans Fargo par exemple, Steeve Buscemi incarnait un gangster raté. Dans True Grit, Jeff Bridges interprétait un cowboy raté. Dans The Big Lebowski, le Duc, une nouvelle fois joué par Jeff Bridges, était la personnification même du looser. Avec ce Inside Llewyn Davis, Joel et Ethan Coen tournent en dérision le personnage d’Oscar Isaac, un chanteur de folk des années 60’s. Le duo de cinéaste s’intéresse-t-il à la démythisation des héros américains (le cowboy, le gangster, l’artiste anti-système ?) Ou voit-il le monde, et donc les êtres humains, comme un ensemble de ratés ? Depuis près de vingt ans, la caméra des deux frères filme des hommes et des femmes, à priori ordinaires, mais qui se révèlent tous être des loosers. Serait-ce notre véritable nature ? En tout cas, Inside Llewyn Davis va dans ce sens.

   Comme nous le montre le prénom du chat (ndlr : Ulysse) des Gorfein, Joel et Ethan nous emmènent dans la Grèce contemporaine, l’Amérique. Llewyn est un nouvel Ulysse, qui voudra d’ailleurs s’engager dans la marine à un moment donné. Sauf qu’ici, aucune Pénélope n’attend notre héros ; Llewyn recherchant simplement à réussir sa vie, ou du moins à ne pas la rater. Il va donc, à défaut de naviguer dans la mer Egée, errer sur les autoroutes américaines, à la recherche d’une vie réussie. Mais, comme son prédécesseur grec, à chaque fois qu’il se rapproche de son but, un évènement freine sa progression, finissant ainsi, comme le montre le schéma circulaire du scénario (le début et la fin du film sont deux mêmes plans, l’histoire tournant en rond indéfiniment), par se prolonger éternellement. Cependant ici, point de Dieux mythologiques pour expliquer ces épisodes : tous sont du au système ultralibéral américain. Ah l’Amérique, terre tant chérie par la paire Coen… Le duo de cinéaste décrit une nouvelle fois sa patrie avec humour et réalisme, livrant un constat amer mais terriblement vrai : l’Amérique est le pays des loosers.

   Les personnages, pièces clés de l’œuvre Coen, sont une nouvelle fois prodigieusement développés : chacun a sa propre manière de penser, de s’exprimer, chacun a une histoire, un passé différent… Contrairement à la plupart des films, qui se contentent de travailler uniquement sur la psychologie du héros – et encore seulement sur ses valeurs positives (courage, détermination, bonté…) – Joel et Ethan Coen dévoilent eux intégralement leurs personnages, du simple figurant aux personnages importants. Ainsi, un simple plan « à la Coen » vous permettra d’identifier tel ou tel protagoniste ; je pense par exemple aux convives des Gorfein, que l’on ne voit que le temps d’une ou deux scènes. La seule apparence physique de ces derniers vous en dévoile plus sur leur psychologie que les longs discours généralement nécessaires à la présentation d’un personnage. Par la suite, les loosers s’enchaînent, et les catégories sociales américaines en prennent à chaque fois pour leur grade. Les traditionalistes puritains (représentée par la sœur de Llewyn), la middle class (personnifiée à travers les Gorfein), les artistes new-yorkais (que l’on figure par Jim et Jean), les hommes d’affaires conservateurs (incarnée par l’horrible Roland Turner)… tous sont des ratés ! L’Amérique est, selon les frères Coen, la nation de la loose, de la décadence. Et preuve en est que le héros qui les représente, Llewyn – de la même manière qu’Ulysse représentait jadis la Grèce – s’avère être, lui aussi, un looser.

   En effet, difficile de narrer la vie d’un tel perdant. Le premier plan révèle d’ailleurs d’emblée le côté looser de ce héros, ce dernier chantant, en cœur avec son public, « pendez-moi, oh oui pendez-moi »… Et la suite des évènements n’arrangera pas les choses, les scènes suivantes insistant sur l’impuissance de ce personnage. En filmant tour à tour Llewyn battu en pleine rue, le nez en sang et la larme à l’œil, puis en l’exposant en slip au milieu d’un appartement qui n’est pas le sien, les Frères Coen annoncent qu’ils filmeront un antihéros, un looser, une fois de plus. Et plus les minutes défilent, plus on en apprend sur le personnage, et sur son passé. Ainsi, l’homme enchaîne les coups durs : son meilleur ami s’est suicidé, et depuis sa carrière artistique est au point mort, son plan cul est tombée enceinte et compte avorter, on apprend même qu’il a un fils qu’il n’a jamais vu… bref, une vie de m*r*e ! Et encore, ce sont que quelques aspects de cette vie que j’évoque dans ces lignes, je vous laisse regarder le film pour comprendre à quel point ce Llewyn est un perdant, un raté qui semble ne rien faire de sa vie.

   Pour résumer, le spectateur se retrouve en plein dans l’univers des frères Coen, un monde où l’on conte l’histoire des loosers, souvent mise de côté, oubliée. Le casting, comme toujours chez les Coen, est brillant. Oscar Isaac, dont c’est le premier grand rôle, s’en sort comme un chef, livrant une prestation convaincante et convaincue. Justin Timberlake, John Goodman et Garett Hedlund signent quant à eux des performances remarquables et remarquées, incarnant génialement leurs personnages, leur donnant ce petit grain de folie si commun à l’œuvre des frères Coen. Le tout s’unit à merveille grâce à la patte des deux cinéastes. Techniquement et artistiquement, ce Inside Llewyn Davis s’impose une fois de plus comme une référence pour tout cinéaste, tant il semble y avoir de possibilités à explorer. Inside Llewyn Davis n’est certes pas le meilleur Coen, mais il reste coenien (le duo avait bien le droit à son néologisme, non ?), et donc excellent. Une nouvelle fois bravo à Joel et Ethan, deux grands messieurs du septième art.

Malavita

malavita
Fred Blake, alias Giovanni Manzoni, repenti de la mafia new-yorkaise sous protection du FBI, s’installe avec sa famille dans un petit village de Normandie. Malgré d’incontestables efforts d’intégration, les bonnes vieilles habitudes vont vite reprendre le dessus quand il s’agira de régler les petits soucis du quotidien… (AlloCiné)

Malavita (The Family)
de Luc Besson,
2013,
avec Robert de Niro, Michelle Pfeiffer…

★☆☆☆☆

 Robert De Niro (Les affranchis, Il était une fois en Amérique…), Michelle Pfeiffer (Scarface), Tommy Lee Jones (No Country for old men) réunis par Luc Besson (Léon, Nikita…) autour d’une fiction mafieuse… le tout supervisé par Martin Scorsese himself. Plus que séduisant, Malavita s’annonce, sur le papier en tout cas, comme l’un des films de l’année, voire comme la superproduction de l’année. Sauf qu’un simple coup d’œil à au scénar’ puis à la bande-annonce suffiront à vous convaincre que derrière ces belles promesses se cache une véritable escroquerie cinématographique.

 Voyage au bout de l’ennui

 Malavita ne sera pas la bouée de sauvetage qu’attend notre Luc Besson national, en proie à la noyade artistique depuis quelques années déjà. Réalisateur surestimé depuis qu’il a séduit l’Oncle Sam, le cinéaste aux multiples casquettes (publicitaire, producteur de nanars en tout genre, secrétaire du Futuroscope de Poitiers…) enchaîne les navets depuis un certain temps, sans que cela ne semble déranger le septième art français. Ambassadeur du mauvais goût cinématographique, notre cher Mr. Besson semble avoir touché le fond cette fois avec ce Malavita.

 Minable sur tous les plans, ce long-métrage sera un supplice pour toute personne dotée d’un esprit critique, et une torture psychologique pour tout cinéphile. Scénaristiquement, Malavita, adapté du roman éponyme signé Tonino Benacquista (un homme à la carrière tout à fait respectable soit-dit-en-passant), atteint le niveau de la fable de comptoir, celle que le poivrot local raconte, tard le soir, ivre-mort en pleine rue, à la sortie du bistrot du coin. Non, plus sérieusement, le décor devant lequel nous plante Luc Besson frise le ridicule : pourquoi accumuler tant de clichés cinématographiques ? Le premier quart d’heure, qui permet de présenter les personnages et le cadre de l’histoire, semble hérité des pires nanars américains – un ressenti qui se confirmera au fil des minutes… Sang, sexe, action, humour-de-beauf font partie, lorsqu’ils sont mal mélangés, des ingrédients nécessaires à l’élaboration d’un navet hollywoodien, un cocktail, il faut bien l’avouer, de fort mauvais goût. Le shaker en question, Luc Besson, abuse, à outrance, de ces composants, oubliant de les diluer avec des phases de dialogues, un brin d’absurdité, un zeste de réflexion…

 Cinématographiquement, l’œuvre de Luc Besson affiche un amateurisme inquiétant, quand on sait que plus de vingt printemps ont passé depuis la sortie de Le Grand Bleu, son premier grand succès. Le montage, par exemple, déconcertera la plupart des étudiants de la Cité du Cinéma (l’école crée par Luc Besson) tant il se révèle mal exécuté. Les scènes s’enchaînent dans l’incompréhension la plus totale : jamais on ne comprend pourquoi tel passage suit celui-ci, les situations improbables se succèdent, sans liens quelconques avec la précédente… Le montage n’est malheureusement qu’un aspect de l’amateurisme de Malavita. La caméra apparaît comme une contrainte pour Luc Besson – peut-être avait-il oublié que pour réaliser un film, la première chose à faire est de manier la caméra ? A aucun moment Besson n’exploite les couleurs, les lumières, les différents types de plans… il ne se contente que du strict minimum : filmer là où on entend du bruit. En bref donc, de l’amateurisme, pur et simple.

 Œuvre pauvre, tant sur la forme que sur le fond, Malavita a, de plus, le don d’agacer le spectateur, lui infligeant une suite de caricatures et de clichés sociaux – épouvantable, car Luc Besson semble y croire. L’anti-américanisme, la beauf-attitude provinciale, les crises de l’adolescence et de la quarantaine… Tous, absolument tous les clichés possibles en prennent pour leur compte dans Malavita. Ce qui, en soi, n’est pas si mal – de nombreuses fictions en usent, afin d’en rire ou, au contraire, de mieux les bannir de la pensée générale. Cependant, ce qui dérange dans Malavita, c’est que Luc Besson semble croire dur comme fer en ces clichés, nous livrant au final une œuvre caricaturale, nourries d’idées fausses et de « réflexions » médiocres.

 Décevant et désespérant, Malavita frustrera plus d’un spectateur. Plutôt que d’hésiter entre l’action et la comédie, Luc Besson aurait du trancher : soit créer un véritable film d’action (cascades, courses-poursuites, gunfigths et gros budget) ou alors réaliser une véritable comédie (une parodie, une satire du système mafieux)… Au lieu de ça, on se retrouve devant l’œuvre inachevée d’un cinéaste lâche, incapable de choisir entre Les Affranchis et Qui a tué Pamela Rose ?. Le casting, pourtant talentueux, n’arrange rien à l’œuvre. De Niro et Tommy Lee Jones livrent une prestation à la Di Caprio le Magnifique (traduisez par « on a la classe, pas besoin de jouer ») tandis que Michelle Pfeiffer et Diana Agron laissent derrière elles deux prestations insipides, livides – deux qualificatifs qui collent parfaitement à ce Malavita.