Edmond était un âne

 Peau d’âne, un conte de  Frank Dion

 Non, Edmond était un âne n’est pas un film, mais un court-métrage. Un véritable coup de cœur, m’ayant donné envie d’aborder ce genre cinématographique, souvent sous-estimé. Edmond était un âne a été réalisé par Frank Dion, un artiste accompli, comme on dit. D’abord comédien, puis sculpteur et enfin dessinateur, voir peintre – sans oublier, bien évidemment, cinéaste. Edmond était un âne n’est pas son premier court-métrage, il fut précédé par L’inventaire fantôme, en 2003, et Monsieur COK, réalisé il y a quatre ans. Ces deux œuvres révélaient déjà le talent de Frank Dion, toutes deux ayant été sélectionnées dans de nombreux festivals (Annecy et Sundance notamment). Edmond était un âne semble être l’aboutissement de ce travail cinématographique : réunissant les qualités des courts-métrage précédents mais corrigeant également leur défauts, Edmond était un âne impose un nouveau style, tout en restant dans la continuité de L’inventaire fantôme et de COK.

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 Edmond était un âne se déroule dans une société proche de la notre, un monde où le quotidien se résume au métro-boulot-dodo. Edmond se lève le matin dans son petit immeuble du centre ville, puis prend le métro, pour se rendre à son travail, une sorte d’agence de comptabilité, où il range des dossiers toute la journée. L’univers qui entoure Edmond est sombre : les couleurs se réduisent au noir et au gris, le ciel s’assombrit au fil des minutes, passant du ciel nuageux à la pluie puis par la tombée de la nuit. Edmond a donc une vie ennuyeuse (ou banale, appelez-ça comme vous voulez), sans relation, mis à part sa femme et son directeur d’agence. Cette insociabilité (ou cette tranquillité, je voulais laisse une nouvelle fois choisir le qualificatif que vous préférez) lui vaut les moqueries de ses collègues, qui s’amusent souvent à le chahuter. Un matin, ces mêmes collègues décident, pour rire, de poser discrètement un bonnet d’âne en papier, sur la tête d’Edmond. Suite à ce jour, la vie d’Edmond va radicalement changer…

  Frank Dion n’en est pas à sa première critique de notre société. Monsieur COK traitait déjà de l’exploitation ouvrière, de la désindustrialisation, des monstrueux hommes d’affaires… Edmond était un âne expose lui l’ennui, la monotonie de nos vies. Après tout, la vie d’Edmond ressemble à la notre : nous nous levons, nous nous rendons au travail, nous exécutons ce que nous avons à faire, puis nous rentrons, et enfin nous dormons. Tout ça sans la moindre raison. Edmond accepte cette vie, ne la remet pas en question, jusque sa révélation. Cette vérité, qui va finalement le mener à la mort, lui procure une joie, passagère, puisque vite réprimée et non-tolérée. Edmond semble parfaitement normal, jusqu’à ce qu’il découvre cette vérité, car il est dès lors considéré comme différent, marginal, à partir du moment où il commence à trouver le véritable sens de sa vie. Les autres ne l’acceptent plus, qu’il s’agisse de ses collègues qui le charrient toute la journée, de l’Etat, qui l’enferme, le catégorisant comme fou, ou encore du monde, de la nature, qui, par l’intermédiaire de la pluie, lui tombe sur la tête.

 Edmond était un âne traite avant tout d’un trouble de l’identité. Notre héros ne se fait remarquer par personne, y-compris lui-même, qui n’arrive pas à se voir dans son propre reflet. Il est pourtant, comme dit sa femme, un « être différent », par sa taille notamment. Edmond est petit, ce qui prouve sa faiblesse, vis-à-vis des autres, du monde et de lui-même. L’animal, dans lequel il se « réincarne » est d’ailleurs l’âne, le symbole de la moquerie – le bonnet d’âne se référant quant à lui à l’humiliation, la honte. Suite à sa révélation, il va pourtant tenter de s’affirmer, d’imposer sa véritable identité. A la manière de Martin Luther King, dont le portrait est accroché au mur de son appartement, il va essayer de rentrer dans le rang, malgré sa différence, que personne ne tolère. Il use de tous les moyens légaux, comme le sit-in (moyen de contestation fréquemment utilisé par les disciples de Luther King), devant le refus de lui accorder une nouvelle carte d’identité qui indiquerait sa différence. Il assume cette nouvelle identité, se rendant au travail comme si de rien n’était, malgré l’intolérance de ses collègues. Finalement, ne trouvant pas sa place dans ce monde, Edmond préfère le quitter par le suicide. La seule chose que le monde retient après sa mort n’est pas sa différence ou sa détresse, mais l’image qu’il laisse à l’agence, dans laquelle il s’est tué un après-midi – Frank Dion livrant ainsi une ultime critique de notre société, ramenant toujours tout à l’intérêt.

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 Edmond était un âne, un des court-métrages de l’année (nommé, entre autres, aux Césars 2013), séduit, par les thèmes qu’il aborde, mais aussi par son style, sombre et poétique. On s’attache, un peu par pitié, au personnage d’Edmond, malgré sa banalité, sa différence et ses faiblesses. Frank Dion, restant dans la lignée de L’inventaire fantôme et de COK, signe une troisième œuvre poétique et critique, maîtrisée et réussie.

PS : Voici quelques liens pour connaître votre véritable identité…
http://www.edmondwasadonkey.com/index.htmlhttp://www.franckdion.net/https://twitter.com/pressCritik

Edmond était un âne
de Franck Dion,
2012

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