Seven

de David Ficnher,
1995,
avec Brad Pitt, Morgan Freeman, Kevin Spacey… 

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Vivre est péché

 Les temps changent. « Le cinéma d’auteur est mort », affirme David Lynch, dans une interview donnée aux Inrocks. Les cinéastes « hors-normes » délaissent progressivement Hollywood, qui ne jure plus que par les blockbusters à suite. Ainsi des réalisateurs, Spielberg ou Scorcese pour ne citer qu’eux, se sont tournés vers le petit écran. C’est également le cas de David Fincher, dont la série House of Cards, sortie cette année, cartonne aux Etats-Unis et devrait connaître le même succès en Europe.

 David Fincher fut d’ailleurs, dans les années 90’s, l’un des emblèmes du grand Hollywood, celui qui n’hésitait pas à promouvoir des films originaux, novateurs alliant audace et profit (les premiers Tim Burton, les méga-productions de Spielberg, les longs-métrages de Scorcese ou Coppola…). Effectuons donc un retour en arrière et arrêtons-nous sur Seven, la seconde réalisation de David Fincher et, avant tout, l’un des meilleurs films de cette décennie.

 L’inspecteur Mills (B. Pitt) est muté dans une grande ville, probablement New York ou Los Angeles, afin de remplacer l’inspecteur Somerset (M. Freeman), proche de la retraite. Ce dernier doit, au cours de la dernière semaine de sa carrière, apprendre les bases du métier au petit nouveau, à travers une énième affaire. Mais cette enquête, qui paraît n’être qu’un simple homicide, se révèle vite comme étant la première étape d’une sorte de machination criminelle. Les deux inspecteurs se rendent rapidement compte que le tueur est un serial-killeur, sadique et mégalo, mais également déterminé et rigoureux. Sur les lieux du premier crime, Somerset découvre une inscription, « Gourmandise ». Les enquêteurs comprennent alors le sens de cette folie meurtrière : l’homme se donne pour mission de punir sept personnes, toutes coupables d’avoir commis un des sept péchés capitaux.

 Thriller psychologique, Seven plonge le spectateur dans une angoisse permanente, un mélange d’horreur, de suspens et de démence. L’atrocité des cadavres en répugnera certainement plus d’un. On trouve de tout dans la criminalité monstrueuse de ce serial-killeur : mutilation, sadisme, torture… et j’en passe. Fincher met le spectateur à l’épreuve dans son long métrage. Deux heures d’angoisse, où la peur nous attend à chaque scène, où la folie meurtrière grimpe en crescendo. Retournements de situations, courses-poursuites, indices de dernière minute… Fincher, en véritable maître du suspens, reprend tout les ingrédients susceptibles de faire douter, et d’effrayer, le spectateur. Chaque passage, chaque réplique, a son importance, le cinéaste ne néglige aucun détail et cela aboutit à une œuvre, cinématographiquement, monstrueusement réussie, par l’horreur, l’angoisse qu’elle crée.

 Mais plus qu’un excellent thriller psychologique, Seven regorge de trouvailles, d’allusions à des sujets multiples et variés. Plus qu’une banale investigation de deux enquêteurs, Seven expose la confrontation entre deux visions du monde, celle de l’inspecteur Mills et celle de l’inspecteur Somerset. L’un est jeune, il croit encore à la justice, à la bonté d’un monde où le courage et l’amour suffisent pour réussir. L’autre est désabusé, ne se fait plus d’illusion sur une société rongée par le conformisme, la lâcheté et l’injustice. Le troisième, je parle du meurtrier, voit la vie comme un enfer, où le péché foisonne, se propage à chaque coin de rue. Il rêve d’une gloire future, il souhaite que son « œuvre », ses horribles meurtres, soient reconnues comme juste plus tard, dans une société qui ne connaîtra plus le vice.

 Fincher, en plus de livrer trois visions de la vie, développe, à travers Seven, son point de vue, ce qu’il pense de la société américaine. Une société individualiste, incapable de voir qu’un homme marche au milieu de la foule, le t-shirt trempé de sang. Une société avide, où l’on se contente de récupérer l’argent sans poser de questions. Une société démente, où seul un psychopathe mégalomane paraît rationnel, réfléchi. Une société de consommation, où l’on consomme jusqu’à en devenir obèse ou matérialiste. « L’amour, ça demande des efforts, du courage », ce que l’homme d’aujourd’hui, paresseux, ne possède pas. « Les gens ne veulent pas des héros, ils veulent manger des cheeseburgers, jouer au loto et regarder la télé ». Ces deux phrases, sorties de la bouche de Somerset, résument assez bien le point de vue de Fincher. Somerset qui, soit-dit-en-passant, peut être assimilé à une sorte de dieu Grec, regardant le temps passer, les actions s’enchaîner, tout en se contentant de commenter, sans jamais intervenir.

 Succès critique et public, lors de sa sortie il y a une vingtaine d’années, Seven impressionne par sa critique, intemporelle, de notre système. Critique que Fincher poursuivra à travers Figth Club notamment. En plus de ce constat amer sur notre société, Seven nous livre une enquête, un thriller parfait. Suspens, angoisse, interrogation, horreur… le film nous offre le meilleur du thriller psychologique. Assez méconnu, David Fincher, comme il le montra avec Seven, mais aussi avec Figth Club, The Social Network ou L’étrange histoire de Benjamin Button, est un cinéaste de talent, alliant audace et accessibilité. Chacun de ses films nous transporte dans un nouvel univers, à chaque fois parfaitement maitrisé et d’une rare qualité cinématographique. 

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Jackie Brown

de Quentin Tarantino,
1998,
avec Pam Grier, Samuel L. Jackson, Robert De Niro…

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Tarantino et le genre féminin

 Jackie Brown est le troisième long-métrage de l’œuvre cinématographique de Tarantino, une saga comportant, entre autres, Inglorious Basterds, Kill Bill ou encore, plus récemment, Django Unchained. Alors que les deux précédents films, Reservoir Dogs et Pulp Fiction avaient pour personnages principaux des hommes (quoi qu’Uma Thurman ait un rôle prépondérant dans Pulp Fiction), celui-ci conte l’histoire de Jackie (Pam Grier), une femme afro-américaine.

 Jackie, 44 ans et employée comme hôtesse de l’air dans une compagnie aérienne minable, semble mener une vie tout à fait banale. Mais un soir, en quittant le travail, elle se fait contrôler puis arrêter par la police pour transport d’argent illicite et détention de drogue. On découvre vite qu’elle travaille pour un trafiquant d’armes, Ordell (Samuel L. Jackson), un petit caïd se prenant pour un truand international et dont les soucis s’accumulent de jour en jour. Jackie décide alors de mener un double jeu, d’embobiner la police et Ordell, et de filer avec un demi-million de dollars, qu’elle a promis de rendre à la fois au trafiquant et aux policiers.

 Avec Jackie Brown, Quentin Tarantino signe un nouveau film de gangsters, même si ce dernier se démarque des autres. L’héros, ou l’héroïne donc, est une femme, une première dans l’œuvre du cinéaste qui avait confié ses premiers grands rôles exclusivement à des hommes (Tim Roth, John Travolta, Bruce Willis…). Tarantino continue de démystifier le gangster américain, cette fois-ci à travers le personnage de Robert De Niro, un ex-taulard ignorant et stupide, associé à Ordell. Moins rythmé que Pulp Fiction, Jackie Brown semble du coup plus long que son prédécesseur. La faute à quelques discours, peut-être en trop, et au montage, allongeant certaines scènes et laissant ainsi quelques « blancs », des passages où aucun personnage ne parle et où l’intrigue n’avance pas.

 Néanmoins, Jackie Brown diffère nettement de Pulp Fiction et de Reservoir Dogs quant au style imposé. Toujours dans l’esthétique tarantienne (couleurs flash, bande-son pop, omniprésence du sang, etc.), le film évoque cette fois une certaine ambiance reggae, ensoleillée et décontractée, voire lente même par moments, comme il est expliqué un peu plus haut. De plus, alors que les deux premiers films du cinéaste américain traitaient plus spécialement de gangsters blancs, celui-ci affiche deux nouveaux « types de truand » : les noirs et les femmes. Ces deux « minorités criminelles », dans le cinéma américain, seront reprises par la suite, par exemple dans Kill Bill ou Django. Cependant on retrouve le génie de Tarantino dans quelques passages, notamment dans la scène finale, vue, et donc filmée, sous quatre points de vue différents ! Les personnages de Samuel L. Jackson et de De Niro sont typique du cinéma tarantinien, par leur stupidité attachante. Enfin, les composantes essentielles d’un film de Tarantino, belles voitures, musique pop et hémoglobine de partout, sont présente, rassurez-vous.

 Jackie Brown, malgré le peu d’innovation qu’il apporte à l’œuvre de Tarantino, reste malgré tout un excellent film. Le scénario, point fort du film, tient le spectateur en haleine pendant près de cent-cinquante minutes. Pam Grier, décevante quand on la compare aux autres héros du cinéaste, livre néanmoins une prestation correcte mais ce sont surtout les deux truands ridicules, Jackson et De Niro, qui tirent le film, par leur idiotie et leur ignorance. Ne parvenant pas à se hisser au niveau de Pulp Fiction et de Reservoir Dogs, le film peut décevoir certains fans de Tarantino mais reste tout de même une référence du cinéma pop américain.

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Reservoir Dogs

de Quentin Tarantino,
1992,
avec Tim Roth, Harvey Keitel, Steve Buscemi…

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Tarantino : Acte 1, Scène 1

 Retour sur le premier long-métrage de Quentin Tarantino, Reservoir Dogs, réalisé en 1992. Précédent le désormais culte Pulp Fiction, ce film, nommé à Cannes l’année de sa sortie, révélait déja le génie de ce jeune cinéaste, alors méconnu. Ce film est un des fondements de l’œuvre de Tarantino, et ce en deux sens. D’abord, il fut le premier long-métrage d’une série qui devrait en compter, au total, une dizaine (il n’a actuellement réalisé que sept films de cette « saga »). De plus, il impose un style, expose des thèmes, aujourd’hui considérés comme caractéristiques chez Quentin Tarantino.

 Reservoir Dogs conte les mésaventures d’une bande de truands suite au braquage, raté, d’un diamantaire. L’un des malfrats est en sang, un autre est paniqué, un troisième semble à la fois serein et perdu, le suivant est un sadique… Ajoutons que cette joyeuse troupe, colorée (ils portent tous des noms de couleurs pour le bon déroulement de l’opération), de gangsters est dirigé par un patron oppressif voir tyrannique. Pendant près d’une heure et demie se pose la question suivante : « Qui nous a dénoncé ? ». A coups de flashbacks, de portraits et de changements de points de vue, Quentin Tarantino fait tourner en rond le spectateur, pour finalement dénoncer la « balance » à la toute fin du long-métrage.

 Œuvre essentielle dans la filmographie du cinéaste américain, Reservoir Dogs représente parfaitement ce qu’on appelle aujourd’hui, le style tarantinien. Les gangsters, auparavant froids et austères (la trilogie du Parrain de Coppola, par exemple), évoluent désormais dans un monde pop, celui de Madonna et des fast-foods. Ce changement de décor, instigué par Tarantino et inspiré par Godard &Cie, imprègne le cinéma américain et influence encore aujourd’hui, et pas que dans les films de gangsters (Spring Breakers, drame d’Harmony Korine sorti il y a quelques mois à peine).

 Reservoir Dogs instaure également un thème récurrent dans l’œuvre de Tarantino, la violence, et le sang qui en découle. D’une rare cruauté, le premier long-métrage du cinéaste marqua par une barbarie qui put en répugner plus d’un (le film fut d’ailleurs interdit aux moins de 16 ans). Le personnage de Mr Blonde (Michael Madsen) est l’incarnation de la violence tarantienne. Psychopathe ou fou-dangereux, c’est lui qui déclenche la fusillade contre la police et ainsi fait échouer le braquage. Mais c’est surtout lors de la scène de torture d’un policier pris en otage, passage mémorable et poignant par son horreur, que Mr Blonde se dévoile. En scalpant une oreille puis en tentant d’immoler le pauvre homme, le personnage, sadique à souhait, se révèle être la personnification de la violence du cinéma tarantinien, présente dans toute son œuvre.

 Enfin, Reservoir Dogs montre le talent, prometteur à l’époque puis génial par la suite, de Quentin Tarantino. Bande originale des 70’s, contraste entre couleurs-pop, luminosité éclatante, et le noir de l’entrepôt des gangsters, dialogues d’une vulgarité quasi-poétique… le film impressionne par le style qu’il impose, remarquable et novateur. Les plans sont toujours filmés d’une main de maître, les acteurs jouent justes avec humour ou sérieux selon l’exigence de la situation… L’intrigue, extrêmement bien ficelée avec un scénario au dénouement inattendu, basée sur les flashbacks et la personnalité des gangsters, révolutionna le cinéma américain et dévoila l’étendue du génie tarantinien.

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Le Bon, la Brute et le Truand

de Sergio Leone,
1966,
avec Clint Eastwood, Eli Wallach, Lee Van Cleef…

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★★★★☆

 Alors que Django Unchained cartonne en ce moment au cinéma (notamment en France où il devrait dépasser les quatre millions d’entrées), un retour dans le passé, afin de revisiter les classiques du western spaghetti, s’impose. Retournons donc en 1966, l’année de sortie de Le Bon, la Brute et le Truand, réalisé par Sergio Leone. Le film se déroule, bien évidemment, aux Etats-Unis, durant la guerre de Sécession. Le cinéaste italien conte l’histoire de trois portraits croisés, reliés par un trésor contenant des centaines de milliers de dollars. Le premier que l’on nous présente est Tuco (Eli Wallach), alias le Truand, un bandit dont la tête est mise à prix dans de nombreux états. Le second est Blondin (Clint Eastwood), surnommé le Bon, une sorte d’escroc de l’Ouest, livrant les bandits recherchés à la police, empochant ainsi l’argent, puis les délivrant afin de recommencer l’affaire dans une autre ville. Le dernier est Sentenza (Lee Van Cleef), nommé la Brute, un mercenaire, à la recherche d’argents, et ce par tous les moyens. Ces trois hommes ont plusieurs points communs : ce sont des fines gâchettes, solitaires et avares. Tous trois se mettent donc à la recherche d’un lieu ou serait caché près de 200 000 dollars, chacun avec des informations précises : l’un connaissant le prénom de l’homme qui a dissimuler cette immense somme d’argent, l’autre étant informé du cimetière ou se trouve l’or et enfin le dernier sachant à quel nom se trouve la tombe ou et caché le magot.

 Le Bon, la Brute et le Truand est souvent présenté comme le western spaghetti de référence. Et ce titre est mérité, toute les caractéristiques du genre sont présentes ! Dans un monde individualiste, où l’on ne peut compter sur personne – aucun lien de confiance ne s’établira entre les personnages, tous trahis à un moment ou à un autre – où la mort guette à chaque coin de rue… bref un monde où le chaos règne. Immoral à souhait – aucun personnage, contrairement à ce que peut laisser présumer le titre, n’est bon dans ce film –  mais également emprunté d’un humour propre au western spaghetti, Le Bon, la Brute et le Truand rassemble bel et bien tous les ingrédients de ce registre cinématographique italien. Cependant, un (gros) détail peut déranger les puristes du genre, le fait que le film fasse de nombreuses références historiques, entre autres à la guerre de Sécession. En effet, le western spaghetti, par définition, se doit de ne pas magnifier l’histoire américaine. Pourtant, la place de la Civil War est, indéniablement, essentielle dans ce film : le trésor recherché vient des confédérés, les héros se déguisent en sudistes puis se font capturer par les confédérés, se retrouvent plusieurs fois aux milieux des conflits, la Brute devient même un sergent de l’Union… On peut certes dire que la présence de cette guerre est omniprésente mais que, néanmoins, elle ne glorifie pas l’histoire des Etats-Unis. Mais quelques « anomalies » tendent à prouver le contraire. Ainsi deux membres hauts-gradés de l’Union – le camp vainqueur de la guerre et donc dirigeant du pays depuis – le chef du camp de prisonniers confédérés et le capitaine alcoolique semblent représenter, de façon nuancée, des héros américains. Effectivement, le chef du camp, pourtant en guerre, prône la non-violence, une certaine pacification du conflit, en interdisant la torture, le vol et le meurtre au sein de la base (pratiques pourtant récurrentes à l’époque et temps de guerre en général). Tandis que le capitaine, certes alcoolique, rêve de détruire un pont, stratégique et important dans la bataille, afin de préserver des citoyens d’un massacre inévitable. Ces deux personnages représentent donc des valeurs pacifiques, héroïques, caractéristiques de l’Union.

 Le Bon, la Brute et le Truand est donc un classique du western spaghetti, cependant emprunté d’une touche d’originalité – la présence indéniable de l’histoire dans le film – tout comme Django Unchained, le dernier film de Quentin Tarantino. On ne peut que s’émerveiller devant le talent de Sergio Leone, réalisant ici une mise en scène digne des plus grands cinéastes. Filmés en Espagne, les décors sont splendides et magnifient l’Ouest américain. Le cinéaste italien, irréprochable au niveau de l’image, a également choisi la bande originale idéale, produite en grande partie par Ennio Morricone. Parfaite dans le film, la musique fut également un succès populaire, devenant le quatrième album le plus vendu en 1968 aux Etats-Unis. Mais il n’y a pas que la prestation de Sergio Leone que l’on peut se permettre de saluer, il ne faut pas oublier Eli Wallach, l’acteur interprétant brillamment Tuco, alias le Truand. A la fois criminel et bouffon, le comédien, digne représentant du jeu italien, impressionne par son talent d’humoriste, que Sergio Leone comparait à Charlie Chaplin. Les deux autres acteurs, Clint Eastwood et Lee Van Cleef, jouant deux personnages froids, solitaires et doués de sang-froid rendent deux partitions classiques, ni extraordinaires ni décevantes. Peut-être un peu lent par moments – c’est l’un des rares défauts que l’on peut donner au film – le scénario reste néanmoins très bon, avec quelques retournements de situations vraiment inattendus. Le Bon, la Brute et le Truand est donc, comme sa réputation le décrit, un excellent film et un digne représentant du western spaghetti.

Barry Lyndon

de Stanley Kubrick,
1976,
avec Ryan O’Neal, Marisa Berenson, Patrick Magee…

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★★★★☆

Un film historique, un drame ou une œuvre visuelle ? Ou peut-être les trois à la fois. A travers Barry Lyndon, Kubrick raconte la vie de Redmond Barry (Ryan O’Neal), un jeune irlandais né misérable et pourtant parvenu jusqu’au titre de Lord, la plus haute classe de la bourgeoisie anglaise, avant de retomber dans la déchéance la plus totale. Le réalisateur décrit donc l’ascension sociale d’un pauvre gamin irlandais, orphelin de son père, qui va tenter de s’imposer dans la société anglaise du XVIIIème siècle. Tantôt vagabond, soldat, déserteur, officier, espion, arnaqueur et enfin Lord, Redmond subira de nombreuses péripéties avant d’accéder enfin à l’aristocratie, en épousant lady Lyndon, riche et jeune veuve du comté du même nom. Le film est divisé en deux parties : la première, nommée « Comment Redmond Barry a acquis la manière et le titre de Barry Lyndon » contant les multiples périples de Redmond pour arriver au sommet, et la seconde, appelée « Relation des malheurs et désastres qui menèrent Barry Lyndon à sa chute », où l’on assiste, impuissant, a l’effondrement du Lord.

Kubrick donne l’impression que ce long-métrage, Barry Lyndon, est plus un documentaire sur la société anglo-saxonne du XVIIIème siècle que la simple histoire d’un destin brisé.  Ultra-réaliste, le cinéaste filme de splendides décors, tous réels, y compris les châteaux et leurs intérieurs, magnifiés de mobilier d’époque et de tableaux somptueux. Il n’y a pas que les décors qui collent à la réalité : l’éclairage, à la bougie lors de nombreuses scènes, semble tout droit sorti du XVIIIème siècle, tout comme les maquillages et les costumes. Les personnages, qu’ils soient majeurs ou non, sont tous parés de tenues d’époques, aux couleurs vives généralement, et maquillés comme le fut la classe bourgeoise à ce moment : du blanc le plus pâle possible. La façon dont Kubrick filme, l’éclairage ou le type de plan par exemple,  les lieux et les comédiens – déjà pourvus d’un réalisme époustouflant – rapproche Barry Lyndon du documentaire et l’éloigne de la fiction qu’il semblait être à première vue. Encore une fois, le cinéaste, comme dans la plupart de ses longs-métrages, réalise une œuvre qui se veut visuelle avant toute chose. Contrairement à 2001 : L’odyssée de l’espace, ou le côté artistique était plus subtil, peut-être plus difficile à trouver, Barry Lyndon affiche lui clairement, mais de façon plus classique, cet aspect esthétique. Tout d’abord, comme il a été développé un peu plus haut, Kubrick a énormément misé sur les costumes et les décors, d’un réalisme et d’une beauté stupéfiante. Mais il ne faut pas négliger la place importante de l’art d’époque, musique et peinture notamment, glorifié par le cinéaste. La bande originale, classique évidemment, est entièrement du XVIIIème siècle, comme le montre le thème principal du film, la Sarabande de Haendel, un compositeur anglo-allemand décédé en 1759. On peut également parler des tableaux, très présents dans le second chapitre, où une salle du château de Lord Lyndon, d’une splendeur exceptionnelle, est entièrement remplie de tableaux d’époques. Certaines scènes filmées par Kubrick donnent d’ailleurs l’impression d’être plongés dans l’un de ces tableaux, tant elles sont bien faites. Cependant l’histoire de Barry Lyndon ressemble plus à une pièce, un drame qu’à un tableau. En effet, Kubrick, adaptant un roman picaresque (sorte d’autobiographie d’un personnage qui vécut dans le malheur, la misère si l’on veut résumer le genre) de William Makepeace Thackeray, réalise un véritable drame historique. Son personnage principal, né dans la misère, arrive, après de multiples périples (déception amoureuse, guerre, désertion…) à la consécration sociale (il devient Lord, un membre éminent de la haute-société anglaise du XVIIIème) qu’il va quitter presque aussitôt après avoir sombré moralement (adultère, alcoolisme…) et physiquement (mutilation)… Redmond Barry est un véritable héros dramatique dont Kubrick conte magnifiquement l’histoire et les déboires.

Encore une fois donc, Stanley Kubrick réalise un film impeccable tant visuellement que cinématographiquement et cela est extrêmement plaisant à regarder, évidemment. Peut-être un peu trop classique – le film est beaucoup moins original, novateur, que 2001 par exemple – le long-métrage n’en reste pas moins une grande œuvre artistique et dramatique. Mais certains détails restent néanmoins gênants quand on sait que Barry Lyndon tient de Stanley Kubrick. Le manque d’audace ou le jeu des acteurs, loin d’être exceptionnel… Mais peut-être que ces à-côtés n’étaient pas la priorité du cinéaste, privilégiant le côté documentaire, réaliste de l’œuvre ? Néanmoins, quoi qu’il en soit, Barry Lyndon reste un très grand film à regarder absolument.

Barry Lyndon

 

2001 : l’odyssée de l’espace

de Stanley Kubrick,
1968,
avec Keir Dullea, Gary Lockwood, William Sylvester….

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★★★★★

             Malgré ses quarante ans bien entamé, 2001 : l’odysée de l’espace reste encore aujourd’hui un classique, un chef d’œuvre du septième art. Le long-métrage de Stanley Kubrick est souvent présenté comme le meilleur film de science-fiction de tout les temps et ce à juste titre. Le début du film se passe il y a environ quatre millions d’années, en Afrique. Kubrick nous raconte dans cette première partie l’histoire d’une tribu primate, en conflit avec un autre groupe à propos d’un point d’eau. Ce groupe réussit à chasser notre tribu, contrainte de se réfugier dans un trou isolé pour survivre. Mais un matin, les singes se réveillent et aperçoivent, au milieu de leur creux, un étrange objet, une sorte de rectangle noir. Dans un premier temps effrayé, les primates s’approchent de cette chose puis le touchent. Juste après ce contact avec ce qui s’avère être un monolithe, le chef de tribu a l’idée de se servir d’un os afin d’être plus fort. Il utilise alors cet outil, le premier de l’histoire, dans un premier temps pour chasser, se nourrir puis se rend compte qu’il pourrait l’appliquer contre le clan du point d’eau. Les singes retournent donc voir la tribu adverse et se servent de leurs os pour tuer le chef ennemi et chasser les occupants. Le reste du film se déroule ensuite à notre époque (1999, 2001), non plus sur Terre mais dans l’espace. Le docteur Floyd enquête secrètement sur la découverte d’un étrange monolithe noir, trouvé sur la Lune. L’équipe scientifique qui entoure le docteur s’aperçoit que le bloc émet des signaux en direction de Jupiter. On décide alors, dix-huit mois plus tard, d’envoyer le vaisseau spatial Discovery vers la planète en question, avec à son bord David Bowman, Frank Poole, trois savants en « hibernation » ainsi que HAL 9000, un ordinateur surpuissant agissant comme un être humain amélioré. Cependant la cohabitation entre les deux astronautes et la machine ne se passe pas comme prévu : les hommes souhaitent, suite à une erreur de l’ordinateur, pourtant réputé infaillible, le déconnecter et ainsi le faire disparaître. La machine, après avoir surpris leur conversation, décide de se séparer des deux humains en les envoyant mourir, prétendument pour une réparation extérieure, dans l’espace. Mais l’un des astronautes réussit à revenir dans le vaisseau puis arrive à détruire HAL 9000 qui, entre temps, a stoppé « l’hibernation » des trois savants et ainsi provoqué leur mort. David Bowman se dirige alors seul vers Jupiter. Alors qu’il ne va pas tarder à atterrir sur la planète, la fusée rencontre sur son chemin un autre monolithe noir. Le spationaute se rapproche donc de l’objet et ce contact l’emmène dans un monde coloré, délirant l’amenant finalement dans une chambre digne du Château de Versailles. Dans cette pièce, il se voit lui-même vivre, vieillir en quelques secondes. A la fin de cette « double-vie », il rencontre une énième fois un monolithe noir qui au toucher le transforme en fœtus lumineux, recommençant ainsi une nouvelle vie. Dans la dernière scène, le fœtus s’est déplacé, téléporté, au dessus de la terre qu’il contemple depuis l’espace.

            Kubrick a voulu, en réalisant ce film, réaliser ce qui serait plus tard considéré comme un classique du cinéma. Les images, les plans sont toujours cadrés adroitement, que ce soit lorsqu’il filme le continent africain ou bien cette serveuse, bravant les lois de l’apesanteur afin d’apporter des plats aux commandants de bord du vaisseau. Aucun dialogue, aucun mouvement n’est approximatif : tout est soigné à la perfection qu’il s’agisse de ce singe qui brise des os ou encore des discussions entre ces passagers russes et Dr. Floyd. Ce souci d’excellence se remarque aussi à travers la bande originale du film, classique évidemment. Richard Strauss, György Ligeti, Johan Strauss… Kubrick réunit de grands compositeurs classiques pour donner à son long-métrage cet aspect majestueux qu’on ne peut que lui reconnaître. Ce classicisme se voit aussi dans l’avant-dernière scène du film, dans la chambre étrange, mystérieuse de David Bowman. Cette pièce est stylisée façon « Louis XVI », une mode européenne classique du XVIIIème siècle, on y voit des couleurs épurées, des nuances de blanc ou de gris, du mobilier français classique, comme les vases ou les tables, et surtout des tableaux. Cette présence de l’art est elle aussi indéniable dans le film de Stanley Kubrick. Ces tableaux classiques, représentatifs de l’art du XVIIIème siècle en France, ne sont pas les seules marques d’art dans le film. Le trip, le voyage délirant de David Bowman, rappelle le pop-art avec ses couleurs flashs, passant rapidement d’une teinte à une autre. La place de la musique est grande elle aussi comme je l’ai développé un peu plus haut, et la musique, classique d’autant plus, est un art à part entière. Il y aussi cet aspect de fable que renvoie l’histoire, cette odyssée de l’espace. L’odyssée pourrait éventuellement être une interprétation moderne de celle d’Ulysse, l’un des premiers grands livres de l’humanité. Kubrick donne l’impression que la seule trace de l’homme, à part ses os (image très présente au début du film), qui restera dans l’univers est l’art. L’humanité se résumerait à l’art, la culture. Car oui le réalisateur montre à quel point l’homme n’est rien dans l’Univers, presque divinisé par le cinéaste. Le film de Kubrick accorde une grande place au divin, personnifié par le monolithe, symbole d’une puissance créatrice, mystérieuse et absolue. Censé avoir été créé par une civilisation, le réalisateur à aucun moment pourtant ne montre ses prétendus créateurs. Peut-être ces blocs, abstraits, représentent-ils des dieux, créateurs, protecteurs (ou pas), étranges, planté sur chaque planète : la Terre et sa Lune, Jupiter… L’importance du divin dans le film est indéniablement visible dans la dernière scène, ou l’on peut voir un fœtus humain survolant, contemplant la Terre tel un ange, protecteur, ou non, de cette planète. A travers ce film, Kubrick semble critiquer l’omniprésence de la technologie à notre époque. En effet, HAL 9000, le super ordinateur, est l’équivalent de l’os destructeur du singe, si l’on voit le premier chapitre  (L’aube de l’humanité) comme un résumé des trois chapitres suivants. Nos ordinateurs seraient des objets à l’origine serviables mais à terme destructeurs, comme les outils d’antan, os ou bâtons par exemple. D’ailleurs HAL, censé aider les astronautes finit par tuer quatre d’entre eux ! Kubrick prône donc, peut-être, un retour dans un monde moins matérialiste.

            Ce que j’admire, à travers ce film, c’est le talent de Stanley Kubrick : les plans, la bande-originale, la justesse de chaque geste ou parole… Tout semble avoir été réglé à la perfection dans ce long métrage. J’ai vraiment aimé le fait que ce long-métrage soit une œuvre où, contrairement à la plupart des films, ce n’est pas l’histoire ou les personnages qui priment. Kubrick laisse le spectateur interpréter son œuvre comme il l’entend et ainsi chaque spectateur choisit, librement, sa propre vision de cette odyssée intemporelle et universelle. 2001 : l’odysée de l’espace est donc une magnifique œuvre audio-visuelle où c’est le spectateur qui interprète l’histoire.

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Démineurs

de Kathryn Bigelow,
2009,
avec Jeremy Renner, Anthony Mackie, Brian Geraghty…

★★★★☆

         Alors que Zero Dark Thirty, le film sur la traque d’Oussama Ben Laden, est toujours sur nos écrans, nous avons trouvé juste de faire une critique du long-métrage qui révéla la réalisatrice Kathryn Bigelow, Démineurs. Le film, multi-oscarisé en 2010 avec pas moins de six récompenses dont celles de meilleur film, aborde, comme Zero Dark Thirty, les conflits américains au Moyen-Orient. Cependant, contrairement à ce dernier, Démineurs ne se veut pas politique : il ne traite pas de personnes connues ou d’opérations secrètes mais parle du quotidien d’une équipe de déminage américaine basée à Bagdad, en Irak. La réalisatrice, surnommée « la femme la plus virile de Hollywood », raconte le quotidien de trois soldats, un démineur et deux accompagnateurs, chargés de protéger la vie du démineur contre toute menace autre que les mines. Le sergent de ce trio, James (Jeremy Renner), semble prendre de nombreux risques, ce qui effraie ses deux confères, Sanborn et Eldridge, et crée un climat tendu dans le groupe. Néanmoins, ces tensions baissent au fur et à mesure que les deux soldats se rendent comptent que James est un véritable spécialiste du déminage et un ami sur lequel ils peuvent compter au front.

            Ce film peut donc se revendiquer en tant que fiction réaliste. Certainement inspirée de faits réels, Bigelow met bout à bout plusieurs opérations classiques, courantes, pour une équipe de déminage comme des interventions sur des voitures piégées ou dans des lieux publics. L’histoire ne se déroule pas que dans le Bagdad miné, elle se passe également dans le camp Victory, une base ressemblant à la plupart de celles actuellement placées au Moyen-Orient, avec des contrôles stricts, des suivis psychologiques… Bigelow reste neutre et se contente de décrire la réalité dans bien des cas, notamment dans la vision qu’elle donne du peuple irakien. En effet, elle ne diabolise pas la population (attention ce sont tous des terroristes !) mais ne l’angélise pas non plus (de toute façon il n’y a que quelques terroristes isolés au Moyen-Orient). Ce peuple est ambigu, on ne sait plus trop de quel côté il penche : pro-américain ou pro-terrorisme… contrainte des terroristes ou peur des américains… Ces gens sont à l’image du vendeur de DVD, un personnage discret mais néanmoins très intéressant justement par son ambigüité. Ainsi, cet Irakien, qui passe ses journées à vendre des films aux soldats américains, adopte un comportement étrange qui peut sous-entendre qu’il aide les terroristes. Bigelow, malgré une neutralité générale, fait toutefois l’éloge des « boys », les défenseurs des Etats-Unis, à travers cette unité de déminage. Ces trois hommes sont filmés tel des héros des temps modernes, allant sauver des vies, au péril des leurs, malgré une population méfiante et dangereuse. La réalisatrice montre donc surtout leur courage, celui d’affronter la mort mais aussi celui de choisir une isolation complète. On le voit bien dans ce film, les soldats américains sont seuls, loin de leurs petites amies, de leurs enfants, de toute relation. Cette solitude se traduit par des soirées alcoolisées, virant souvent en bagarre. Cet alcoolisme est une référence supplémentaire à une autre vision que donne Bigelow de ces trois soldats américains, celle de cowboys modernes. James, Sanborn et Eldridge sont trois cowboys lâchés dans le désert irakien, dans un monde violent, impitoyable où la mort peut surgir à chaque instant, comme le montre l’embuscade terroriste dans le désert. Cette zone est encore sauvage, de nombreux animaux sont filmés par Bigelow (chèvres, chat…). Enfin, c’est un monde où les étrangers ne sont pas les bienvenus, exactement comme dans le Far West. La dernière scène du film, représentant un démineur dans sa tenue de combat marchant vers un soleil couchant, rappelle les scènes finales des westerns.

            Le talent immense de la réalisatrice, Kathryn Bigelow, est vraiment appréciable : la façon de filmer, l’originalité de certaines scènes, le choix des acteurs… Ce dernier point mérite d’être abordé, notamment pour la prestation du personnage principal, James, interprété par Jeremy Renner. Ce sergent, nouvel arrivant dans la compagnie Bravo, amène une sorte de folie que l’on n’attendait pas dans ce genre de film. Renner joue le rôle d’un père américain drogué à l’adrénaline. Sa seule raison de vivre n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, son fils mais le déminage et la peur, l’excitation qui en découle. Le personnage de James, et ce caractère extravaguant, apporte donc ce petit plus qui différencie les bons films des grands films. Ce qui fait la qualité de ce film, c’est aussi son suspense, à couper le souffle pendant plus de deux heures. Dans une ambiance – c’est le moins que l’on puisse dire – explosive, il suffit que le démineur se trompe de fil, qu’un mauvais coup de vent passe et c’est l’explosion, la mort. Mais le pire est que cette explosion ne dépend pas que du démineur, elle peut venir de partout ! De cet homme, dans le fond, qui utilise incessamment son téléphone, ou de celui-ci qui filme avec son caméscope le déminage ou de ces trois hommes qui guettent la scène depuis le haut d’un minaret… Cette ambiance pesante et ce suspens continu plongent le spectateur dans la peur perpétuelle du déclic, de la détonation. Ce film nous impressionne par des scènes, notamment la toute première, haletantes, au scénario surprenant et à l’issue toujours remarquable.

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