Interview de Bénédicte Pagnot

 J’ai pu rencontrer Bénédicte Pagnot, qui assistait hier soir, au cinéma L’Image (Plougastel-Daoulas), à la projection de son long-métrage, Les Lendemains. Ce film, un drame poignant et captivant, décrit le parcours, chaotique, d’Audrey, une adolescente qui voit sa vie bouleversée lorsqu’elle déménage, seule, à Rennes pour poursuivre ses études. Brillamment interprétée par Pauline Parigot, le personnage d’Audrey marque le spectateur, par sa simplicité, la tendresse qu’elle inspire, malgré le désespoir et la solitude qu’elle traverse tout au long du film.

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 Cette histoire, Bénédicte Pagnot dit l’avoir en tête depuis une dizaine d’années. A l’origine, la cinéaste voulait en faire un documentaire, son genre de prédilection. En effet, Bénédicte Pagnot a déja réalisé trois documentaires (Derrière les arbresAvril 50 et Mathilde ou ce qui nous lie, sortis respectivement en 2004, 2006 et 2010), mais également trois courts-métrages (La pluie et le beau temps et Mauvaise graine, respectivement réalisés en 2008 et 2010), notamment La petite cérémonie, une oeuvre datant de 2001, primée lors de nombreux festivals.

 Pourquoi a-t-elle attendu aussi longtemps ? Plusieurs raisons peuvent expliquer ce délai. Premièrement, comme expliqué un peu plus haut, Bénédicte Pagnot a longtemps hésité sur la forme de son projet, documentaire ? fiction ? Elle a finalement opté pour la deuxième solution. Mais ce choix impliquait quelques sacrifices. La réalisatrice ne souhaitait pas se lancer sur un long-métrage de fiction, « sans expérience », sortant à peine de son école (ESAV, Toulouse), où elle avait simplement apprit les bases du métier (assistance à la réalisation, casting…). Le projet de Les Lendemains patienta donc, et Bénédicte Pagnot réalisa, pendant cette dizaine d’années, six oeuvres cinématographiques. Pendant ce temps, la cinéaste réécrivait, réajustait son récit, essayant toujours de le rapprocher au plus près de la réalité – une manie surement empruntée au genre du documentaire… Il fallut ensuite faire adopter, valider son film, par le CNC, ce qui fut, à sa grande surprise dit-t-elle, d’une facilité déconcertante. Après cette étape, il restait à dénicher des financements, le CNC ne pouvant tout fournir, elle s’arrangea avec des acteurs de la vie culturelle bretonne, comme la Région Bretagne, Tébéo ou TV Rennes (une première en France, jamais le local n’avait autant participé à la création d’un film), qui soutenèrent et aidèrent le film à voir le jour.

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 Ayant douté pendant longtemps sur la forme (documentaire ou fiction) de Les Lendemains et connaissant le goût de la réalisatrice pour le genre du documentaire, ma première question apparut comme évidente : « Est-ce que, après avoir passé tant de temps dans le monde du documentaire, vous pouvez réellement affirmer que votre film est une fiction ? »

 « Un documentaire n’est jamais qu’un simple documentaire et une fiction n’est jamais qu’une simple fiction. Il y a toujours un peu de fiction dans le documentaire et vice-versa. Le cinéma que je préfère est d’ailleurs celui alliant documentaire et fiction. Néanmoins, Les Lendemains restent avant tout une fiction, avec des personnages inventés, un scénario rédigé et des dialogues écris. Mais il est vrai que j’ai adopté une démarche de documentaire quant à la réalisation, mais aucunement dans l’intérêt du film ! C’est juste que je me sens plus à l’aise dans cette démarche, car on est plus proche des gens, en l’occurrence des comédiens. Cette proximité se ressentait, par exemple, quand on voyait la taille de mon équipe, toute petite quand on compare à un long-métrage traditionnel. En plus, ça me permettait de faire des économies (rire), non sérieusement, j’aime cette proximité. La lumière également me rapproche du genre du documentaire, nous n’avons utilisé quasiment que la lumière naturelle, alors que le long-métrage amplifie souvent cette question de la luminosité, rajoutant de nombreux accessoires etc… Il n’y a avait pas non plus d’HMC (habillage, maquillage, coiffure) et pas de loges, cela évite de couper les comédiens du monde et ainsi ils sont plus vrais derrière la caméra. On peut aussi considérer que les nombreuses scènes d’improvisation (elle cite la scène du repas de Noël) rapproche Les Lendemains du documentaire. L’impro entraîne l’imprévu, la caractéristique majeure du documentaire, et l’imprévu est toujours plus beau que ce qu’on cherchait à l’origine. La fiction « pure » est quant à elle orchestrée et laisse peu de place à la surprise. »

 Je reviens ensuite au film et l’histoire, que Bénédicte Pagnot nous raconte. Une autre question assez simple donc, portant cette fois sur l’inspiration par rapport au personnage d’Audrey, l’héroïne de Les Lendemains. « Vous-êtes-vous inspiré de votre vie, de votre parcours, pour raconter la jeunesse d’Audrey ? »

 « Non, le personnage d’Audrey n’est pas purement autobiographique, je ne suis pas Audrey. Même si il y a des similitudes dans nos parcours : je viens, comme mon personnage, d’un petit village et j’ai dû, pour mes études, passer de l’établissement de campagne à la grande ville, seule ! Le fait de changer d’univers, de se retrouver seul, de dormir loin de ma famille, m’a profondément marqué, certes pas au point où en est arrivé Audrey mais tout de même. Tout cela ajouté à l’adolescence, une période de trouble, où l’on se cherche et ou on peut facilement se perdre… J’avais besoin de revenir là-dessus et c’est ce que j’ai fait avec Les Lendemains. Par contre, j’ai connu et fréquenté un mouvement marquant, un mouvement de chômeurs. Certes le groupe était loin d’être aussi radical que les squatteurs du film mais je décris la même ambiance : un tout petit groupe, où l’on réfléchissait sur tout et sur rien, avec beaucoup de gens différents, allant du syndicaliste à l’anarchiste, sans oublier les « simples chômeurs » sans aspiration politique particulière – catégorie dont je faisais partie… »

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Enfin, j’aborde un thème important du film, la politique. « Partagez-vous, ou partagiez-vous par le passé, les mêmes idées politiques que vos personnages (anti-capitalisme, anarchie, écologisme, alter-mondialisme…) ? »

« Il n’y a pas vraiment d’idées politiques exprimées à travers Les Lendemains, c’est plutôt un amas de contre-courants, de gens qui refusent ce, notre système même sans rien proposer derrière. Je comprends qu’on essaie, qu’on veuille essayez autre chose quand on ne se sent pas à sa place, quand on ne se sent pas reconnu, qu’on ne se retrouve pas dans la politique classique ou même dans les syndicats. Je comprends ce ras-le-bol, des fois exprimé avec violence, une violence que je trouve parfois justifiée. Mon projet dans Les Lendemains était de faire un état des lieux de tout les disfonctionnements de la société. Je suis loin de faire l’apologie du Gral, je sais que leurs idées, souvent contradictoires, ne sauveront pas le monde. »

Je tenais vraiment à remercier Bénédicte Pagnot, pour sa visite au cinéma L’Image et l’attention qu’elle a porté aux spectateurs.
Lien vers le blog de Bénédicte Pagnot : http://benedictepagnot.wordpress.com/

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