Gare du Nord

 gare du nord  Paris, Gare du Nord, tout peut y arriver, même des trains. On aimerait y rester, mais il faut se dépêcher… Comme des milliers de vies qui s’y croisent, Ismaël, Mathilde, Sacha et Joan vont s’y rencontrer. La gare est comme une bulle que tous traversent, Français, immigrés, émigrés, voyageurs, fantômes… C’est un carrefour où chaque vie passe vite et disparait. (AlloCiné)

Gare du Nord
de Claire Simon,
2013,
avec Nicole Garcia, Reda Kateb…

★★★★☆

Le cinéma français ne perd pas le nord

    Comment qualifier l’œuvre de Claire Simon ? Bizarre, étrange, surprenante… voici quelques termes que l’on pourrait éventuellement accoler à cet étonnant long-métrage qu’est Gare du Nord.  Cependant, les œuvres extra-ordinaires (sortant de l’ordinaire) sont loin de recueillir des avis unanimes – l’étrangeté fascine, comme elle effraie. Qu’en sera-t-il pour la réalisation de Claire Simon ?

   Dans un premier temps réaliste, Gare du Nord semble n’être qu’une ligne de plus dans la filmographie de Claire Simon, une cinéaste longtemps spécialisée dans le genre du documentaire. En effet, le début de Gare du Nord s’apparente à un documentaire bête et méchant sur la fameuse gare parisienne. On voit ainsi défiler trains, voyageurs, habitués… Le personnage d’Ismael apparaissant alors comme le « reporter » de ce documentaire, chargé de récolter témoignages et informations sur le quotidien de la gare du Nord. Cependant, on se rend vite compte que ce n’est pas la réalité – trait indispensable au genre documentaire – que Claire Simon transmet sur l’écran mais bel et bien une fiction.

   Ismael et Mathilde sont en fait deux acteurs, magnifiquement interprétés par Reda Kateb et Nicole Garcia, qui jouent une romance. Gare du Nord passe donc du statut d’œuvre réaliste, de documentaire, au statut de fiction, d’histoire d’amour. Le passage d’un genre à l’autre s’exécute, à notre plus grand bonheur, subtilement par Claire Simon, il n’y a pas de rupture narrative brutale. Le mélange des genres, assez rare aujourd’hui, même dans le cinéma d’auteur, surprend agréablement le spectateur qui voit ainsi une même œuvre sous plusieurs angles.

   Après le bonheur, le malheur – Claire Simon décide de passer de la comédie romantique à la tragédie, tout en finesse une nouvelle fois. Le déroulement des événements, forcément lié à ce mélange des genres, passe naturellement à l’écran, on n’a pas le temps de s’interroger sur le pourquoi de tels changements de cap. En effet, la dimension tragique de la fin de Gare du Nord semble être la continuité des choses, la suite logique de cette histoire. Le dénouement, qui (spoil) voit l’isolement, l’abandon, la solitude de chacun des personnages, laisse le spectateur béat, surpris par cette conclusion, à la fois cohérente et imprévisible.

   Enfin, comment pourrait-on parler de Gare du Nord sans évoquer son aspect surréaliste ? Soucieuse du fond de son œuvre (enchaînement rigoureux de plusieurs genres différents), Claire Simon semble également avoir pris le temps de travailler la forme de sa réalisation. Elle donne ainsi, dans la deuxième partie de son film, un côté – voire-même, adopte un point de vue surréaliste, faisant apparaître fantômes et messagers absurdes. Cependant, sont-ce des rêves ou est-ce de la folie ? Au spectateur de trancher, la barrière entre rêve et folie étant habilement dressée, de manière à ce que chacun l’interprète à son gré.

   Claire Simon a pour finir, bien évidemment, soigner la mise en scène de son long-métrage, livrant une œuvre impeccable techniquement et artistiquement. La cinéaste jongle à merveille entre la « caméra documentaire », qu’elle a longtemps employée durant sa carrière, et la « caméra artistique ». Le casting est quant-à-lui génial ; le duo Nicole Garcia/Reda Kateb trouvant l’alchimie parfaite, François Damien étant, comme toujours, prodigieux, aussi bien humoristiquement que dramatiquement, tandis que la jeune Monia Chokri en surprendra plus d’un…

   Partant d’un simple lieu, la Gare du Nord, Claire Simon parvient à livrer une réflexion extrêmement intéressante sur – sans mauvais jeu de mot – le sens de la vie. Plus qu’une réflexion, Gare du Nord est avant tout un superbe film, dans la droite lignée de ce que nous offre le cinéma d’auteur français depuis quelques années.